Il y a des dizaines voire des centaines de milliers de personnes...

Marina Nebbiolo

Contre-conférence : Pouvez-vous nous présenter Global Project, et le type de rapport entre action et communication qui y a été développé, qui serait un point de départ d'une approche du travail de Global Project ? Global Projet est un projet qui fonctionne par immersion dans les mouvements sociaux. Quelle conception de la communication en est-il ressorti ?

Marina Nebbiolo - Global Project a émergé de la cohésion d'une expérience sociale, celle des centres sociaux du nord-est de l'Italie, et de celle des technologies, dans la continuité de l'expérience des radios libres, de Radio Sherwood, née dans les mouvements sociaux des années 70.
Global Project est un outil politique, qui se sert de la communication et des nouvelles technologies. Nous sommes un réseau présent dans de nombreuses villes d'Italie, Padoue, Venezia, Vicenza, Bologne, Milan, Alessandria, Firenze, Rome, Naples, Perousa, Ancona...
Global Project développe un rapport réflexif avec le champ social et communicationnel produit par ce réseau et évolue au fil du temps et des transformations sociales. La composition sociale de Global Project reflète, et est un miroir non pas du monde activiste, mais de la société italienne : les correspondants de Global Project sont parfois journalistes, mais surtout activistes, et les sujets mêmes des mouvements sociaux, étudiants, précaires, travailleurs, etc. qui produisent leur propre information. Ce réseau opère de façon transversale, et emploie l'antenne de Radio Sherwood de Bologne, et celle de Milan, la retransmission satellite, le streaming, et le site de Global Project.

Ce sont ceux-là mêmes qui agissent qui communiquent. Cela ne consiste pas à rendre compte des mobilisations sociales, mais plutôt à y prendre part. On a beaucoup parlé des actions d'ouverture des centres de rétention en Italie. Lors de ces actions, la communication était assurée par les activistes qui étaient actifs sur place. Ils entrent, occupent, et nous avons des procès et sommes en train de cumuler des années et des siècles de prison ! Nous nous mettons en jeu.
Global Project n'est pas un projet de la génération des médias dits alternatifs, qui s'est emparé d'Internet, a expérimenté l'open publishing, etc., et remis en question le système de production des médias mainstream en restant centré sur la question de l'information, mais plutôt un projet qui ne dissocie pas expérience sociale, engagement politique, et production communicationnelle.
L'action politique engage la mise en jeu du corps, du sujet, de la personne, qui fait que la personne elle-même devient communication. Ici, les technologies ne sont que des prothèses. Nous disons lorsque que nous essayons de synthétiser les pratiques de Global Project que ce n'est pas un surplus de technologie qui produit un surplus de sens mais l'inverse. Jusqu'à présent nous avons pu constater qu'il existe un dynamisme du fait de cette mise en jeu, jusqu'au niveau personnel, qui produit un raisonnement politique.
Il ne s'agît pas d'assumer un rôle dans la communication. Nous avons un rôle politique, et ce rôle politique implique à l'ère actuelle de savoir se servir des moyens de communication.

CC - Global Project, de cette façon s'inscrit dans la continuité des expériences des radios libres dans les années 70, puis des réseaux de téléstreets, etc., avec une large compréhension du fonctionnement des échelles collectives, de leurs dynamiques, avec la culture des occupations et des centres sociaux en Italie, celle également, des grandes manifestations altermondialistes et des contre-sommets.
Peut-être pouvez-vous nous en parler aussi, puisque les centres sociaux ont été ouverts par des occupations, qui impliquent un certain rapport avec la ville, et la façon d'habiter, et une reflexion sur la participation de tous ?

L'histoire des centres sociaux italiens commence par des occupations dans la ville, et la possibilité de confronter des expériences et de partager une vie autre que celle qui nous est imposée, et cela nous structure plus qu'un quelconque concept. Les centres sociaux sont des espaces du possible, et des espaces de réalisation des possibles. Structurer cette expérience prend un certain temps, où les occupations impliquent d'entrer en conflit avec les institutions.
Puis, les deux tiers des personnes qui font vivre les centres sociaux et Global Project occupent aussi des maisons.
L'organisation de ces occupations diffère selon la morphologie de chaque ville, qui donne lieu à des études de terrain puis à la rénovation d'appartements qui seraient restés délaissés du aux conditions compétitives du marché de l'immobilier, du passage de parcs immobiliers du public au privé, etc. Plutôt que de laisser des centaines d'appartements abandonnés, nous proposons de les occuper avec un projet, la revendication au droit au logement mais aussi une réflexion économique au sens large.
Ces occupations disséminées créent des réseaux dans la ville, des réseaux de solidarité, des réseaux sociaux qui permettent la rencontre entre des styles de vie et des discours différents, où se partagent des activités culturelles, des actions politiques, des initiatives, des mobilisations, des fêtes et des repas, la vie quotidienne.

Global Project trouve également une inscription dans les mouvements altermondialistes et des contre-sommets, etc. qui associent des échelles locales et globales.
Lors de certaines actions, dont le campement contre le camp militaire de Vicenza ou les manifestations lors de la venue de Bush en Italie sont les plus récentes, il y a des dizaines voire des centaines de milliers de personnes...
Ce sont des actions qui font événement, ou des événements qui déclenchent des actions, lors desquelles nous saisissons des contradictions politiques pour les rendre plus lisibles et porter nos revendications.

L'une de ces revendications parmi les revendications des précaires est le droit à la mobilité, une revendication parallèle à celle de la liberté de circulation et d'installation. Le coût de la mobilité renvoie à une autre revendication, celle du revenu social garanti. En Italie il n'existe aucun dispositif comparable à celui du Rmi et la mobilité est donc une problématique qui en rapport avec la question du revenu traverse celle de la précarité, tout comme celle du droit au logement.

Après le sommet du G8 de Rotstock, nous nous sommes donné rendez-vous à Rome pour accueillir Bush et protester contre la politique extérieure italienne.
Ceci s'est traduit dans la question : comment rejoindre Rome sans dépenser 60 euros par personne ? Nous avons interpellé les médias et le gouvernement et lancé une campagne via nos propres moyens de communication sur la problématique de la mobilité, articulée à celles du revenu, de la précarité, du droit de manifester, et de la politique extérieure italienne.
Et nous avons annoncé que nous allions à Rome, et c'est tout. La plupart du temps, nous disons exactement ce que nous faisons, et nous le faisons ouvertement. Le 9 juin dans les principales villes italiennes, une cinquantaine de villes dans toute l'Italie, les gens sont allés à la gare à l'aube, et nous avons bloqué toute l'Italie pendant 4 heures, jusqu'à ce qu'ils nous fassent partir.
Tous les moyens de communication étaient bon, Global Project, la radio via satellite et Internet, mais aussi le collage d'affiches, la distribution de tracts, parler, communiquer avec les voyageurs, etc.
Nous sommes arrivés à Rome, 150 000 personnes. La gauche ne représentait que quelques 500 personnes venues de toute l'Italie en bus payés par les partis. Bien évidemment il y a eu des problèmes avec la police, des charges etc., et au retour le problème s'est à nouveau posé, nous étions des dizaines de milliers de gens qui devaient rentrer. Là il y a eu un crash, nous avons dévasté la gare, vraiment dévasté et le ministère de l'intérieur est intervenu auprès du ministère des transports et l'a obligé à nous faire repartir parce que cela posait trop de problèmes d'ordre public.
Nous sommes repartis, et le lendemain, c'était presque une crise parlementaire et un grand ramdam dans les médias.
Cette action jouait sur la contradiction interne entre la gestion de la sécurité, du contrôle et de la répression par le gouvernement, et le droit de manifester, le droit à la mobilité.

A Vicenza, nous avons mis en crise le fait que le gouvernement, élu sur un programme par une grande partie des gens présents dans ce mouvement, n'a pas tenu ses promesses.
La crise de la base militaire de Vicenza a porté un grand coup à la politique de guerre italienne, qui pour nous inclut aussi celle faite aux migrants, et plus encore, car c'est l'économie, qui nous inclut tous. L'agrandissement de la base militaire de Vicenza, qui est déjà la plus grande base militaire américaine en Europe, n'a jamais fait l'objet d'aucun débat public.
A Vicenza, depuis un an maintenant il y a un campement, ouvert jour et nuit. Des gens, des familles, des vieux, toute la population de Vicenza le maintiennent ouvert, le jour, la nuit, et par toutes les saisons. Ils sont très bien organisés, ils se sont dotés d'une radio et d'un site, avec le support logistique des centres sociaux, de Global Project et Radio Sherwood, et sur ce support, gèrent leur communication.
La composition sociale de tous ceux qui participent au comité contre la base est très diverse, tant au niveau des idées que d'un point de vue culturel, et la création de ce réseau s'appuie sur le respect des différences. Il n'y a aucune caution, ni références aux partis, il faut être là en tant que sujet qui participe d'une sorte de communauté qui n'est pas une communauté d'idées, mais sont là pour empêcher la construction de cette base militaire. Il y a une vraie remise en question du système de la représentation politique. C'est une chose qui est passée assez vite, on ne délègue pas, personne ne peut représenter nos droits par rapport au bien commun, par rapport à ces ressources humaines ou matérielles, il n'y a que nous qui pouvons intervenir.

Toutes ces actions s'opposent à un certain type de transformations de la société, qui modalisent un certain type d'économie.
Nous ouvrons des espaces d'occupation et de fête, et nous initions une réflexion collective politique et sociale. Voulons-nous une base militaire et l'économie qui va avec ? C'est pour cette raison que tout le monde est concerné, il y a une mise en jeu collective, qui ne concerne pas seulement des militants.
Tous ces gens font Global Project, c'est eux.

Paris, novembre 2007.