Le Théâtre de l'Opprimé est la répétition de la révolution
Julian Boal - Je fait partie du groupe Ambaata qui fait du théâtre de l'Opprimé et qui cherche à construire un mouvement du théâtre de l'Opprimé en France.
Le théâtre de l'Opprimé a été inventé au Brésil dans les années 60 et ce qui est important de savoir est que ce théâtre n'a pas été inventé par un poète dans sa tour d'ivoire, mais a été inventé à un moment de lutte.
Qu'étaient les luttes concrètes de ce moment ? En avril 64 au Brésil avait lieu un coup d'état, et une lutte contre ce coup d'Etat. Une partie de la population prenait part à cette lutte, des artistes également. Parmi ces artistes, celui qui allait être l'inventeur du théâtre de l'Opprimé, et qui allait être mon père par ailleurs, Augusto Boal.
Le principe du théâtre de l'Opprimé, avant même que le théâtre de l'Opprimé n'existe, a été une réponse à ce qu'était la dictature au Brésil. Auparavant les artistes essayaient de faire ce qu'ils faisaient déjà mais sur des thèmes politiques, et se sont rapidement aperçus que ça ne marchait pas contre l'Etat brésilien, parce que l'Etat brésilien était beaucoup plus fort qu'eux.
C'est à dire qu'il y avait la censure, l'Etat censurait les spectacles, mais pas seulement, il y avait aussi d'autres formes de répression. Par exemple des paramilitaires venaient dans le public assister à une représentation de théâtre, et à un moment donné tous se levaient, montaient sur scène, tapaient sur les acteurs, détruisaient les décors, etc.
Ma mère actrice à ce moment là, un jour alors qu'elle jouait dans un spectacle sur un thème politique, a vu quelque chose voler du public à la scène, rouler à ses pieds, et à ce moment là a vu qu'il s'agissait d'une grenade ! La grenade n'a pas explosé, on ne sait pas si c'était un avertissement ou si tout simplement la grenade était brésilienne, mais le fait est que ce genre d'actions étaient menées par les paramilitaires.
Donc les gens, les artistes qui voulaient lutter contre la dictature ont cherché d'autres moyens, qui ont été en premier lieu d'essayer de changer le public. C'est à dire de ne plus faire du théâtre dans les théâtres, mais d'aller vers les gens qui subissaient des oppressions, qui souffraient de certains problèmes, dont la pièce allait parler, et de faire ce qu'on appelle du théâtre d'agitprop.
Le groupe de mon père qui s'appelait Aréna a commencé à faire ça, avec un spectacle qui était un spectacle sur les paysans, qu'ils ont joué devant des villageois. Ils ont quitté San Paolo, qui est la plus grande ville du Brésil, et ont joué un spectacle qui s'appelait "Coucher du Soleil à Paradour" pour les paysans. Le spectacle parlait de la réforme agraire, qui n'a toujours pas eu lieu au Brésil et qui est toujours un grand problème, qui n'a pas été mise en oeuvre par le gouvernement Lulla par exemple. Ce spectacle qui parlait de la réforme agraire finissait par une scène dans laquelle les acteurs chantaient une chanson qui disait « Il faut verser notre sang pour libérer notre terre ». Ils étaient tous en ligne, et marchaient avec le poing levé vers le public et dans l'autre main avaient des fusils. Ils ont joué ce spectacle plusieurs fois et qui a eu pas mal de succès.
Une fois particulièrement, tout le public pleurait, applaudissait pendant des heures, et le groupe Aréna était très content, très satisfait de se dire, voilà, le message est bien passé, comme on parlait dans les années 70 de « faire passer le message ».
Mais après la représentation, après tous ces applaudissements, un des paysans est venu vers le groupe en disant pourquoi ils avaient tant aimé le spectacle. Ce paysan s'appelait Virgile, et il a dit, on a beaucoup aimé ce spectacle, parce que c'est très beau de voir que vous qui venez de la ville, vous pensez exactement la même chose que nous. C'est très beau de voir que vous qui êtes des blancs, vous pensez exactement la même chose que nous qui sommes plutôt noirs. Vous qui êtes éduqués vous pensez la même chose que nous qui sommes plus ou moins analphabètes, ainsi de suite. Et donc mon père, sa troupe, encore une fois, étaient très contents de voir que le message était bien passé. Sauf qu'à un moment donné Virgile, le paysan, leur a dit, puisqu'on pense exactement de la même façon, reposez-vous maintenant puisque vous avez fait le spectacle, et demain, prenez vos fusils, nous on prendra les nôtres, et on ira essayer de libérer la terre, de verser notre sang pour libérer la terre. Il y a un latifundiaire qui vient de voler la terre de l'un de nos camarades, maintenant venez avec nous et on va essayer de reprendre la terre.
Là la troupe de mon père était moins contente, nettement moins contente, et tous commençaient à être un peu nerveux, et ils ont dit Virgile écoute, il y a un problème, le problème c'est que tu crois que ce sont de vrais fusils qu'on a dans la main, alors que ce n'est pas le cas. Nous ce qu'on a dans la main, c'est des fusils scéniques. Si on avait une main comme ça et l'autre main avec rien, ça ne donnerait pas le même effet esthétique. Et Virgile ne comprenait pas pourquoi avoir des fusils qui ne tiraient pas, ce qui est une très bonne question je trouve, pourquoi faire des fusils si ce n'est pas pour tirer avec ? Au bout d'un moment il a dit, d'accord, ça c'est vos histoires à vous d'artistes, il n'y a pas de problème. Mais ne vous inquiétez pas parce que nous, on a des fusils pour tout le monde. On va vous donner des fusils, reposez vous et demain, on vient et on commence, voilà, à lutter, à tuer ou se faire tuer, etc.
Là mon père et sa troupe étaient encore plus nerveux et ils ont commencé à se dire qu'il y avait un vrai problème, et ce qu'ils ont essayé d'expliquer à Virgile, c'est qu'en fait, ils n'étaient pas de vrais paysans. Ce qu'ils étaient, c'était de vrais artistes et ils ont dit, Virgile, si tu nous amène avec vous, on va se faire tuer, parce qu'on ne sait pas tirer, on ne sait pas se cacher, on ne sait pas courir, on ne sait rien faire pour la guérilla, donc si on vient avec toi, on va se faire tuer, et ce sera un poids mort, on ne pourra plus faire ce spectacle. Et Virgile lui a répondu que maintenant il n'y avait plus du tout de malentendu, qu'il comprenait tout, que quand il parlait de verser le sang pour libérer notre terre, il parlait du sang des paysans, il ne parlait pas du sang des artistes, qu'ils étaient en train de parler de ce que les paysans devraient faire mais pas d'eux, de ce que eux en tant qu'artistes étaient prêts à faire avec les paysans.
Et mon père a du reconnaître que c'était vrai, que c'était ça qu'il était en train de faire, qu'il était en train de dire aux gens ce qu'ils devaient faire sans avoir le courage de faire la même chose qu'eux.
Il y a une phrase de Che Guevara qui dit que la solidarité c'est courir les mêmes risques, que si on ne court pas les mêmes risques on est pas solidaires.
D'après cette expérience, et après les phrases de Che Guevara et aussi d'après Paolo Freire, un éducateur brésilien qui a fait la pédagogie de l'opprimé, il a essayé ensuite de faire ce qu'il a appelé le « Théâtre de l'opprimé ».
Je vais être assez rapide et vais simplement dire et commenter trois citations d'Augusto Boal, mon père, vous les expliquer un petit peu, et ensuite expliquer de quoi il s'agît avec Ambaata, ce qu'on essaie de faire avec Ambaata.
"Tout le monde peut être acteur y compris les acteurs"
Tout le monde peut faire du théâtre, même les acteurs. Cela veut dire dans le théâtre de l'Opprimé, avec Amabaata ce qu'on essaie de faire, ce n'est pas de jouer à la place des gens, mais c'est de faire en sorte que les gens qui vivent les situations soient les acteurs de leur propre libération, y compris sur scène, que ce soit eux qui montent sur scène pour changer la situation.
Auparavant, dans les spectacles de théâtre, quand il y avait un noir, qu'est-ce qu'on faisait, on déguisait un blanc en noir et on le mettait sur scène et tout le monde trouvait ça très normal. Aujourd'hui on ne trouve pas ça normal mais on continue à trouver très normal que par exemple pour jouer un réfugié Afghan, on prenne quelqu'un qui a suivi quatre ans de cours au cours Florian, et qu'il aille sur scène pour jouer ce que c'est que c'est que d'être un réfugié Afghan, alors qu'il n'a aucune expérience de ce que c'est que d'être un réfugié afghan, aucune expérience de ce que c'est que de traverser une frontière, et ainsi de suite. Mais on continue à trouver ça normal. Dans le théâtre de l'Opprimé, on ne trouve pas ça si normal que ça, ce n'est pas quelque chose qui va de soi.
Et c'est pour remettre en cause l'idée qu'il y a des gens qui auraient le droit de parler au nom de tout le monde, sur scène, qu'on remet en cause cette idée là, et dans l'idée de remettre en cause ça dans la politique aussi.
Chaque fois qu'il y a une crise politique, on voit que Sarkozy dit je connais très bien, les banlieues, je connais très bien, les Antilles, je connais très bien, etc., etc. Aujourd'hui c'est Villepin qui nous dit, je connais très bien les étudiants, actuellement ils sont manipulés, mais je les connais très bien.
Et nous on essaie de faire en sorte que ces voix qui sont rarement entendues, puissent être entendues, puissent entrer en scène, ne faisant confiance ni aux acteurs, ni aux hommes politiques pour remplacer nos voix.
"Spectateur est un mot obscène"
Souvent on est spectateur au théâtre comme on est spectateur de nos vies. Dans le théâtre, on vient, on s'installe, et on n'a le droit qu'à la fin d'applaudir, ou alors de siffler ou de partir. Mais on est toujours dans une division des rôles où certains auront le droit de parler, et d'autres n'auront le droit que d'écouter. Certains seront actifs, d'autres ne pourront être que passifs. Toujours, les spectateurs seront à la fin de la ligne de transmission, et n'auront jamais l'opportunité de dire ce qu'ils en pensent.
Dans le théâtre forum que vous allez voir et auquel vous allez participer j'espère, l'idée est qu'on joue une scène deux fois. La première fois on la joue normalement, comme au théâtre normal, et la deuxième fois, on essaie de faire en sorte que les spect-acteurs, que les gens qui sont dans le public puissent monter sur scène, remplacer les protagonistes, et essayer de trouver des solutions au problème posé par le spectacle.
"Le théâtre forum, le théâtre de l'Opprimé, est la répétition de la révolution"
Si vous n'aimez pas le mot révolution, vous pouvez changer pour "transformation", pour "changement radical", ou quelque chose du même genre. Mais ce qui est important surtout dans cette citation, c'est que nous ne faisons pas de l'art pour l'art. Je ne sait plus qui a dit qu'"Aucune révolution en art ne nous empêchera de faire une révolution pour de vrai". C'est à dire que souvent, ce qu'on voit dans l'art, c'est que l'art est déjà un aboutissement, alors que pour nous il est un début.
La personne que je respecte le plus dans le théâtre de l'Opprimé à part mon père est quelqu'un qui s'appelle Sanjoy Ganguly, qui a créé un groupe en Inde qui s'appelle le Jana Sanskriti, qui est un groupe de cinq mille militants. En vingt ans de vie Sanjoy Ganguly a créé un groupe de cinq mille militants, c'est énorme, c'est vraiment énorme, et il dit toujours, quand le théâtre fini, c'est là que notre travail commence.
Donc nous ne faisons pas des spectacles pour faire des spectacles, nous faisons des spectacles pour que les gens essaient des solutions, viennent sur scène, essaient de changer la réalité, et que ce changement soit articulé avec des changements concrets, et pas uniquement dans des oeuvres.
Faire en sorte que ce qui est dit sur scène devienne la réalité, que ce que l'assemblée a décidé devienne vrai, qu'à travers le théâtre, on essaie de changer la réalité concrètement, et pas juste de faire de la dénonciation. Brecht a dit a un moment donné que souvent dans le théâtre on fait de la dénonciation comme si des fusils étaient pointés sur nous alors que généralement il ne s'agît que de lorgnettes de théâtre, je pense que c'est vrai. Et donc nous avons envie de dépasser ça, de nous inscrire dans les luttes.
Ensba, mars 2006.