Le retour de la "valeur travail"
Si je devais commenter l'actualité, les émeutes, l'intervention de Ségolène Royal à nouveau avec l'idée du travail, soit le discours qu'on a eu au moment des élections présidentielles le 1er mai, ou les deux discours concordants de Sarkozy et de Royal sur la "valeur travail" et le retour de la "valeur travail", aussi bien la question des sans-papiers que la question des émeutes, aujourd'hui, et d'une certaine façon de celle des universités, c'est de le faire par la citation de l'un des textes que je trouve les plus contemporains qui a été écrit en 1788, non pas par un philosophe mais par des bourgeois lyonnais.
22000 ouvriers de la soie étaient sans travail en 1788. La raison de ce chômage était liée au fait que la cour de Louis XVI, endettée, avait supprimé une partie du luxe. Les maîtres soyeurs étaient bien obligés d'admettre qu'il fallait supprimer le luxe, mais malheureusement eux en vivaient. Le discours tenu à ce sujet est assez beau mais c'est surtout la suite qui est intéressante, parce que ce qu'ils disent est que les ouvriers au travail sont civilisés, mais redeviendraient des barbares dés lors qu'ils seraient au chômage, le travail leur tenant lieu de seule morale.
C'est donc une adresse des bourgeois lyonnais au roi qui disent, "Mais Sire, si vous ne leur donnez ni du pain ni du travail", et la phrase est celle-ci : "au nom de quoi pourra-t-on les contraindre à une douleur muette et tranquille ?".
Tout le 19ème siècle et toute l'histoire contemporaine passe dans la construction de cet ordre-là, dont Foucault parlait comme de la construction d'un ordre de disciplinarisation, et de cette "douleur muette et tranquille". C'est bien dans cet ordre là que nous sommes aujourd'hui, et on voit que le discours de la valeur travail, que ce soit chez Sarkozy, chez Royal, est rigoureusement identique, et est de cet ordre là.
On pourrait prendre d'autres repères, par exemple le texte de Fréguier, fameux préfet de Louis Philippe qui a écrit "Les classes dangereuses" : le seul moyen de tenir les pauvres comme "classes dangereuses", c'est de les contraindre au travail.
Face à ça, je voulait dire qu'il y a toujours un écart. Avez-vous vu il y a quelques jours cet article dans Le Monde sur la grève des livreurs clandestins chinois à New-York ? C'est extrêmement intéressant, car on voit bien que cette disciplinarisation ne fonctionne jamais tout à fait, notamment lorsqu'elle s'appuie sur le travail, parce que dans le travail quelque chose se passe qui les dépasse.
Un autre exemple pourrait être cette situation en 1935 lors d'une réunion du "Bureau international du travail" à laquelle étaient présents des représentants de tous les pays européens, l'Italie fasciste, l'Allemagne nazie, le Danemark social-démocrate, tous ces gens-là étaient là, et tous étaient d'accord pour dire la même chose sur le chômage des jeunes : il fallait tout faire pour que les jeunes soient pris dans une activité. Comme il n'y avait pas de travail en 1935, tous étaient solidaires sur l'idée de faire des camps.
Les gens du BIT à Genève dans leurs beaux immeubles, disaient, c'est vrai qu'il faudrait peut-être éviter que ce soit trop encadré par l'armée. Vous imaginez en 1935, ils disent ça ! Mais ce qui est extraordinaire, c'est que le fait que cette question du militaire soit secondaire, en réalité, ils sont tous d'accord sur le principe : il fallait encadrer la jeunesse, et le travail est là pour ça.
Et on voit bien que ce qui est leur plus grande détestation, c'est ce que j'appellerais la rationalité interne du travail. Qu'est-ce que la rationalité interne du travail ? C'est une nécessité qui se transforme en liberté. Avec le travail, on est confronté à une nécessité, qu'on dépasse et dont on fait une liberté.
Et ce qu'ils détestent, c'est ça, ce qu'ils veulent est un travail qui devienne à lui-même sa propre nécessité.
Et quand Jospin, devenu premier ministre, a déclaré qu'il fallait créer de l'emploi pour l'emploi, c'était justement un travail non plus qui était supposé libérer, mais c'était l'activité par elle-même qui devenait nécessaire.
Et là, on est plus dans l'ordre de l'émancipation, que ce soit à gauche, à l'extrême gauche, on est dans l'ordre de l'aliénation.
Extrait de l'intervention d'Eric Lecerf, table ronde à l'Ensba nov. 2007.



