Les limites de Vincennes

Béatrice Rettig

Le dimanche 22 juin 2008, un incendie se déclenche au centre de rétention de Vincennes. En quelques heures, les deux bâtiments sont détruits.
Les personnes en voie d'expulsion détenues dans le centre n'en seront évacuées qu'au milieu de la nuit, en direction de plusieurs autres centres de rétention, en état de choc et après avoir subi des violences policières.
Violences qui s'ajoutent à d'autres, celle de la mort la veille d'un sans-papiers par absence de soins médicaux, de la répression de la révolte qui suit le jour même, à celle continue du conditionnement des droits et des libertés et à l'enfermement, à la suite de plusieurs mois de grèves de la faim et d'autres violences policières.
Les mois qui précèdent, c'est une certaine rationalité qui s'instaure associée à la fonctionnalisation de la violence de la politique du chiffre du gouvernement Sarkozy.
Comme en témoignaient les personnes détenues dans le centre, de même qu'en alertaient différents communiqués de collectifs et d'associations, la limite était franchie depuis longtemps au centre de rétention de Vincennes : le personnel de police qui y travaille insulte, isole, matraque, jusqu'à l'usage de tasers. Les intimidations et les humiliations sont quotidiennes, les visites ont lieu sous surveillance, les communications sont criminalisées.

Le 22 juin lors de l'incendie, la violence du dispositif mis en place par la politique d'immigration de Sarkozy change de sens, en une situation qui serait prise en charge par toute la société. Tout au long de l'après-midi et de la soirée, se succèdent sur le site du centre de rétention de Vincennes, des interventions des forces de police, des pompiers, puis de la Croix rouge, des représentants de différents partis politiques et organismes de soutien aux sans-papiers, et des médias qui retransmettrons heure après heure les événements.
Cette journée et les journées suivantes se déroulent de la même façon, où les pratiques et les représentations sont confrontées à leurs limites.
Notamment, la médiatisation qui viendrait tenir lieu de débat démocratique. Les visites de parlementaires, seuls autorisés avec la Cimade à entrer dans le centre, la succession des communiqués, interviews, commentaires et dépêches de presse viennent en faire un événement de la politique officielle et assurer que le jeu démocratique se poursuit. Le lendemain, un vif échange entre parlementaires de différents groupes politiques sera également retransmis via images télévisées et dépêches de presse, portant sur la responsabilité de ces événements qui incombera finalement selon le gouvernement Sarkozy, aux associations et collectifs de soutien aux sans-papiers et aux sans-papiers eux-mêmes.

A quelques jours seulement après le vote de la « Directive de la honte » au parlement européen, et à la veille de la présentation d'un plan européen d'homogénéisation des politiques migratoires par la France qui en sera à la présidence au 1er juillet, cet événement au cours duquel la répression augmente, pourrait fixer la norme à partir de laquelle le dispositif devra par la suite fonctionner ainsi que les possibilités de le contester.
Le Syndicat de la magistrature a dénoncé la volonté de criminalisation des mouvements sociaux et du secteur associatif ainsi que des personnes sans-papiers à cette occasion par le gouvernement Sarkozy, et sa volonté d'application de plus en plus systématique de juridictions d'exception qui ne va pas sans poser un problème puisque sur le principe il s'agît ici de toute la société civile.

Le recours à des juridictions d'exception est entré depuis longtemps dans la pratique gouvernementale après son expérimentation pendant les deux guerres mondiales et l'entre-deux guerres. Il trouve des antécédents dans les notions d'état de nécessité, d'urgence, ou de siège selon les traditions juridiques – c'est un certain rapport du politique et du juridique : la suspension du droit en place qui permet paradoxalement sa conservation, ou l'instauration d'un nouveau droit – à la fois un rapport constitutif et une limite écrit Agamben. Rapport politique des insurrections et des révolutions, du droit de résistance et de désobéissance avec le droit, il est aussi celui de l'Etat de droit des dictatures lors de la suspension des garanties constitutionnelles et de l'extension du pouvoir exécutif. Agamben utilise le terme de « force-de-loi » pour décrire cette violence qui serait constitutive du droit, dont Benjamin écrit à propos du droit de grève et de la question de qui fait le droit, qu'il faut en critiquer la dimension mythique et la circularité, et bien en situer les références historiques qui en donneront véritablement le sens.
A ce sujet Foucault écrit que « s'il est vrai que la loi se réfère à une norme, la loi a donc pour rôle et fonction – c'est l'opération même de la loi – de codifier une norme, d'opérer par rapport à la norme une codification, alors le problème que j'essaie de repérer, c'est de montrer comment, à partir de et en dessous, dans les marges et peut-être même à contresens d'un système de la loi se développent des techniques de normalisation ». Ainsi la pratique durable de l'Etat d'exception implique d'intégrer toujours plus de dispositifs sécuritaires.
Pour Agamben les camps étaient paradigmatiques de l'Etat d'exception au sens biopolitique d'un dispositif de pouvoir qui en prennaient la forme et la fonction et montraient la crise profonde de la politique moderne des Etats occidentaux.

Constantini a nuancé l'analyse d'Agamben s'agissant de la France dont la « Déclaration des droits de l'homme » et la vocation à l'universalisme entrent en contradiction avec l'idéologie et la pratique coloniale dés sa première constitution, puisque la France y a inclut les colonies sous la forme paradoxale de l'exception, en contredisant le principe selon lequel l'égalité et la liberté sont antérieurs à la constitution : on y inscrivait des exceptions à l'exercice de l'égalité et de la liberté au bénéfice d'exploitants coloniaux.
Cette exception indissociable de l'histoire de l'universalisme écrit Constantini rend nécessaire un autre universalisme, et renvoie à l'histoire du colonialisme et à la seule logique de l'intérêt. Aussi, avec la globalisation et la déterritorialisation de nombre d'aspects du travail, de l'économie, des médias, etc., l'« utilitarisme migratoire » n'est qu'un nouveau nom d'un colonialisme pour lequel les critères de politiques intérieures et extérieures sont largement dépassés. Si l'« utilitarisme migratoire » relaie si bien la pratique de l'exception coloniale, la politique de l'externalisation celle de l'Europe des camps, c'est que l'immigration, avec l'instauration de quotas sectorisés, est de plus en plus pensée en termes de la gestion de flux, qui décline déjà le droit du travail selon les multiples possibilités de combinaisons de l'insourcing, outsouring, offshoring, etc. sans qu'il ne soit jamais question d'autre chose que du maximum d'exploitation.

Des images de l'incendie du centre de rétention de Vincennes ont été publiées par Rue89, URL : http://www.rue89.com/2008/06/22/les-images-de-lincendie-au-centre-de-ret..., 22 juin 2008 ; voir aussi la revue de presse à : http://contre-conference.net/Archive+de+presse+du+22+juin+2008 et une archive des dépêches AFP à : http://contre-conference.net/wiki/doku.php?id=cra20080622afp, 22-26 juin 2008.
Le plus récent communiqué du 9ème Collectif des sans-papiers au sujet des centres de rétention, dont les précédents sont publiés sur le même site, a été diffusé le 24 juin 2008 : « Retour sur les derniers événements de Vincennes : LA POLITIQUE DU GOUVERNEMENT EN ACCUSATION », URL : http://9emecollectif.net/Retour+sur+les+derniers+evenements+de+Vincennes... ; Voir aussi « France : témoignages de l’intérieur des centres de rétention 11 janv-21 juin 2008 », URL : http://migreurop.org/article1256.html, et le « Rapport 2007 sur les centres et locaux de rétention administrative » de la Cimade, URL : http://cimade.org/publications/16, avril 2008.
Le syndicat de la Magistrature relève le caractère dangereux des dispositions prises par le gouvernement dans sa politique de criminalisation des mouvements sociaux : « La Direction des Affaires Criminelles voit des terroristes partout », URL : http://www.syndicat-magistrature.org/spip.php?article724 ; « Incendie du centre de rétention de Vincennes : circulez, il n’y a rien à voir ! », URL : http://syndicat-magistrature.org/spip.php?article725, 26 juin 2008.
Au sujet de la délocalisation du travail, voir par exemple l'article d'Olivier PIOT, « Délocalisés de l’intérieur », Le Monde Diplomatique, juin 2008, URL : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/06/PIOT/15962.