NOTES ON_"Rien n'a été fait"
Notes et compilation d'images de Ludovic Burel (2008) .PDF
Voyage au pays de l’archive1 : les questions « Que peut un corpus ? », « Que peut l’archive ? », sont centrales dans Rien n’a été fait qui est un composé de film de famille et de film d’entreprise. Il résulte du tressage d’archives personnelles (avec, à l’intérieur, plusieurs niveaux — des images réalisées par nos soins ou par Bernard, l’un des trois protagonistes de Rien n’a été fait) et d’autres sources commerciales (filmées par des professionnels — notamment pour le géant informatique Xérox — ou des amateurs, des VRP s’autofilmant au sein de l’entreprise).
What you see is what you get. Rien n’a été fait se caractérise également par une recherche matiériste, un travail sur la texturation de l’image. Nous y détournons et intégrons des supports analogiques et numériques aussi diversifiés que le 8 mm, 16 mm, HI8, VHS, DV. Ce qui confirmerait au besoin, comme le dit Christa Blümlinger à propos de Harun Farocki, que « le film d’archive aborde la matérialité à la fois discursivement et référentiellement ».
Destructeur de documents. Notre « goût de l’archive » n’est cependant pas la simple marque d’un attachement fétichiste au matériau. Ce même matériau que précisément l’entreprise elle-même dédaigne depuis que les acteurs néolibéraux de la société ont intégré la critique wébérienne2 de la bureaucratie — en gros depuis les années 70. S’il s’agit pour le néolibéralisme de démanteler et de « dégraisser3 », d’enlever la mauvaise graisse et de faire table rase du passé (industriel inclus), nous faisons nous le choix de la déconstruire cette « mémoire morte » honnie !
« We don’t need hollywood, we are hollywood. » De là l’aspect déchets et rebuts revendiqué de Rien n’a été fait. Un film où, par exemple, nous filmons des films positifs ektachrome au moyen de la vidéo afin de « faire film » et de simuler un tournage en pellicule. C’est pourquoi le terme de « perruque4 », qui qualifie dans le monde industriel la pratique ouvriériste consistant à récupérer du petit matériel, du temps-machine ou plus largement du temps de travail, nous semble résumer à merveille l’esprit de Rien n’a été fait.
Art and Kraft. Confer cette séquence où Bernard se sert d’enveloppes administratives en papier kraft pour confectionner… un cerf-volant (métaphore du défilement des images, évocation du film en train de se faire et défaire, il y débobine et rembobine à plusieurs reprises un bruissant rouleau de kraft5). Idem ces nombreuses séquences arrachées au temps de travail où Jacqueline se maquille, se peigne, s’habille… en vue de sorties à venir. Ou encore la séquence humoristique de gonflage de ballons de baudruche au moyen d’un compresseur industriel (qui rend compte, en creux, des fêtes organisées sans le consentement de la direction, etc.).
Bidouille ingénieuse. Mais si le terme moderniste de « perruque » vaut pour des matériaux bruts, celui postmoderne de « hacking », de piratage — qui dit étymologiquement la « bidouille ingénieuse » — s’avérerait peut-être plus juste pour les images (ces archives photographiques de l’usine dont Ludovic, notre « gardien de l’archive », se sert comme matériel de base pour réaliser nombre de ses publications, expositions, et autres) et les sons (dans Rien n’a été fait, une séquence du film de guerre de Jean-Luc Godard, les Carabiniers [1963] ; une émission de France culture où le philosophe Toni Negri s’entretient avec le journaliste Sylvain Bourmeau ; une chanson célèbre aussi d’une chanteuse au nom de sainte ; etc.).
Dream factory/Traumfabrik. Nous ne sommes cependant pas sans connaître les limites aussi bien de la perruque6 que du « hacking7 ». Mais même si, comme nous le rappelle Epstein, un film c’est avant tout « du rêve organisé8 », et que les protagonistes de Rien n’a été fait, les gardiens du film, sont en ce sens ceux du rêve, il n’en reste pas moins que Rien n’a été fait n’est pas qu’une échappée imaginaire, une fuite hors du réel de l’entreprise. C’est aussi un formidable appel à la résistance, électronique9 ou autres. (L. B.)
Notes :
1 Hommage subliminal à Maurizio Lazzarato : Voyage au pays de la Peuge, de Samir Abdallah, Maurizio Lazzarato, Angela Melitopoulos et Rafaele Ventura, 1990, France, 63’. Enquête sur Peugeot et les conditions de vie et de travail de ses salariés.
2 « Dans tous les domaines (État, Église, armée, parti, entreprise, économie, groupement d’intérêts, association, fondation, etc.), le développement des formes « modernes » de groupement s’identifie tout simplement au développement et à la progression constante de l’administration bureaucratique : la naissance de celle-ci est, pour ainsi dire, le spore de l’État occidental moderne. », Économie et société, Max Weber, Plon, 1995, p. 298.
3 « Dans les grandes entreprises, le chef ne garde contact qu’avec les chefs de service, mais perd le contact avec les exécutants : ses ordres suivent la voie hiérarchique, transmis et retransmis un grand nombre de fois, dénaturés parfois lors de ces transmissions, en tout cas retardés. Comme les initiatives individuelles ne sont pas tolérées, les ordres d’en haut doivent être nombreux et détaillés : c’est le règne du papier [...]. L’attitude du personnel devient passive [...]. L’individu n’est plus qu’un rouage dans un ensemble anonyme, soumis non à des hommes mais à des règlements. », Organisation des entreprises, Borne Fernand, Paris, Foucher, 1966, cité par Luc Boltanski/Ève Chiappelo, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 104.
4 « Il n’est pas possible de cantonner dans le passé, dans les campagnes ou chez les primitifs les modèles opératoires d’une culture populaire. Ils existent au coeur des places fortes de l’économie contemporaine. C’est le cas de la « perruque ». Ce phénomène se généralise partout, même si les cadres le pénalisent ou « ferment les yeux » pour n’en rien savoir. Accusé de voler, de récupérer du matériel à son profit et d’utiliser les machines pour son compte, le travailleur qui «fait la perruque» soustrait à l’usine du temps (plutôt que des biens, car il n’utilise que des restes) en vue d’un travail libre, créatif et précisément sans profit. Sur les lieux mêmes où règne la machine qu’il doit servir, il ruse pour le plaisir d’inventer des produits gratuits destinés seulement à signifier par son « oeuvre » un savoir-faire propre et à répondre par une dépense à des solidarités ouvrières ou familiales... », L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, Michel de Certeau, Gallimard, 1990, p. 40.
5 Voir Parades et changes, « Paper dance », Anna Halprin, 1965-67, in Anna Halprin, Jacqueline Caux, Thierry Raspail, Éd. Du Panama, 2006.
6 L’auteur de Les systèmes de l’art, Howard Becker pointe l’efficacité relative de la perruque dans Outsiders : « En fait, il ne s’agit pas du tout d’un système de vol, mais d’un système de récompense. En s’appropriant des biens et des services qui appartiennent à l’entreprise, les salariés obtiennent effectivement, quoique non officiellement, la récompense de leurs contributions exceptionnelles à la bonne marche de celle-ci, lorsque aucun système de gratification n’est effectivement prévu pour ces services. », Outsiders, Howard Becker, Métailié, 1985, p. 148-49.
7 Quant au hacking, le « Jargon file », le dictionnaire des hackers, confesse lui-même, dans un article consacré aux « colored boxes » (systèmes artisanaux destinés à pirater les communications téléphoniques) que, « la plupart du temps, c’est de la science-fiction ou bien c’est dépassé techniquement » (http://jargonf.org/wiki/Accueil pour la version française ; http://www.catb.org/jargon pour la version anglaise).
8 « Le sommeil est le lieu du film comme il est celui du rêve… comme des figures de rêves retournent au pays des morts », Sketches, Histoire de l’art, cinéma, Philippe-Alain Michaud, Kargo & L’Éclat, 2006, p. 242-44.9 Les images de cet article sont issues du diaporama numérique Profit de L. B. (2008). Ce sont à l’origine des diapositives analogiques destinées à la formation des VRP de l’entreprise filmée dans Rien n’a été fait.
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