Scénariser le collectif
Contre-conférence - Nous proposons de parler des relations entre certains de tes projets, solo et collectifs, et la façon dont elles adressent des thématiques de l'identité.
Peut-être, qu'une façon d'aborder ces questions serait de revenir sur des étapes de ton travail ?
Shu Lea Cheang - Dans les années 80, c'était le début de ma carrière d'artiste, j'ai rejoint les collectifs qui utilisaient la télévision sur le cable, la télévision d'accès public, qui étaient les collectifs Paper Tiger TV et Deep Dish TV. Ce sont les deux collectifs dont j'était membre et au sein desquels j'ai travaillé alors à cette époque qui a été celle du média-activisme dans le New-York des années 80.
Par la suite j'ai voulu faire d'autres expériences en tant qu'artiste solo, et ma première exposition personnelle a eu lieu au Queen Museum of American Art. Je ne suis donc pas passée par le circuit des galeries, mais ai été directement exposée au musée.
Dans les années qui ont suivi, je pense que c'était bien d'être à la fois artiste et réalisatrice, donc avec une certaine mobilité, qui est également une mobilité en termes de médiums puisque dans mon travail j'utilisais la vidéo, l'installation, j'ai produit des oeuvres pour le cyberespace, utilisé la réalisation en 35 mm, etc.
Donc il y avait tout un processus et une situation qui consistait à être une artiste qui avait la capacité d'offrir de diverses manières la façon dont j'imaginais le monde.
Actuellement, je pense que je revient à des projets collectifs.
D'une certaine façon, une large part de ce que je veut faire actuellement est seulement de créer des plateformes, des plateformes collaboratives, pour des artistes qui travaillent dans différents genres, artistes visuels, artistes sonores, programmeurs, etc.
Mais bien sûr, il faudrait parler plus longuement, pour vraiment voir ce qui dans mon travail actuel, tient de dimensions individuelles ou collectives.
cc - Dans ton travail de réalisatrice, tout comme dans tes projets collectifs, on peut retrouver l'idée de scénarisation. Par exemple, dans des projets tels que Rich Air, Plenum, et aujourd'hui Moving Forest, il y a une scénarisation, ou un script, ça peut être un point d'entrée ?
sl - Le scénario, oui. Cela me vient probablement d'un background de réalisatrice, ou ça pourrait être considéré tel. Pendant longtemps on m'a dit que je faisait des installations comme des films, ou mes films comme des installations. Au bout du compte je crois que ce qui compte pour moi, est le récit, dans le sens de la composition d'un scénario, ou le concept, quand cela consiste, comme cela est le cas souvent maintenant, à élaborer des plateformes, à créer des interfaces.
Mais la raison pour laquelle je revient à des projets collectifs est aussi liée au fait que nous parlons beaucoup d'open source, de plateformes ouvertes, où le travail s'ouvre à des formes participatives. Et là, il devient difficile de revendiquer un travail en tant qu'auteur. J'initie ces projets, si on peut le dire de cette façon, avec une structure, avec un scénario, sachant que ce que je cherche à faire, est de créer une plateforme.
Et c'est intéressant parce que finalement, je travaille avec différents collectifs, Kingdom Of Piracy en est un, puis le projet Tram Jam, est conduit par un collectif basé en Suisse, Mumbai Streaming Attack, puis Take2030 qui est à Londres. Et en ce moment, Moving Forest, à Berlin, qui s'est créé sous un nom de collectif qui est Aka The Castle.
Moving Forest, est un événement, un événement dramatique, c'est une performance qui doit durer 12 heures. Aucun des collectifs précédents ne pouvaient le porter, donc on en a créé un nouveau !
cc - La pièce produirait son collectif, qui suivrait son propre cours ?
sl - Oui, et je pense que dans ce cas le collectif est particulièrement informel. Voulez-vous le rejoindre ? Comment pouvez-vous contribuer ? Et donc on produit un wiki pour ce type de collaboration, où on sait que les gens qui souhaitent rejoindre le projet, y publient des notes, et différentes choses de ce type, c'est très intéressant.
Moving Forest est programmé l'an prochain et je suis assez nerveuse parce que je n'ai aucune idée de ce que cela va devenir.
C'est une performance de 12 heures, principalement une performance sonore, qui se déploie dans la ville et utilise les réseaux wifi.
Moving Forest prend au film de Kurosawa, d'après Macbeth, Le chateau de l'araignée. Je prend 12 minutes du film, les dernières 12 minutes de fin du film, qui sont étirées en 12 heures de la performance.
On peut imaginer avec la technologie wifi, que la forêt de Macbeth, devienne les antennes mobiles dans la ville, avec le support de la transmission radio, les sons, le bruit de l'insurrection, qui est le dernier des cinq actes de la performance, dans lequel nous organisons l'insurrection de la ville.
cc - En faisant à partir de là retour sur la scénarisation dans tes projets, on peut aussi parler d'une dimension d'improvisation, une dimension aléatoire. Dans Plenum, le script ou la scénarisation était directement liée à un programme, qui était une métaphore du social, et de la façon dont il peut être modifié.
sl - Plenum a été réalisé sur le support de KOP (Kingdom Of Piracy), co-fondé avec Armin Medosch et Yukiko Shikata en 2001. Avec KOP, nous avons essayé de réfléchir à l'idée de communs numériques : le piratage, la propriété intellectuelle, la nature des oeuvres numériques, des communs numériques. Donc c'était un projet qui allait d'une définition du piratage à la revendication de communs numériques.
Plenum, en 2006, partait de là, et est devenu une plateforme, une plateforme de 12 heures, sur l'auto-organisation, qui invitait les gens à venir débattre ensemble de ces questions, à réfléchir à la possibilité d'en débattre, qui pouvait débattre, comment un thême de débat pouvait être formalisé en commun, etc.
C'est l'idée d'auto-organisation qui était au centre, et son processus.
C'était très intéressant en termes de parole, que l'on a appellé parole commune, et on utilisait des extraits des débats dans une installation programmée avec un patch pure-data, donc c'était un ensemble traversé de toutes sortes de processus différents.
C'est pourquoi je ne parle pas de différents projets dont j'aurais été l'auteure, c'est plutôt que chaque projet suit son propre cours.
cc - C'est à dire que ce sont des projets dans lesquels les statuts habituels des différents agents en jeu dans l'oeuvre, artiste, curator, médiateur, public, etc. sont réinvestis, réinterprétés, parfois jusqu'à en changer complètement le système de production conventionnel.
Est-ce qu'on peut poser la question du fait que chacun de ces projets est producteur d'un contexte, et d'un collectif, mais qui est un collectif spécifique, avec tous ces différents collectifs avec lesquels tu travaille ?
sl - Je ne pense en tout cas pas qu'on puisse parler d'identité.
Je ne dit pas qu'il n'y a pas d'identité collective, c'est seulement que je le pense plutôt en termes d'influx. Je suis là, et je travaille sur six projets différents, et d'une certaine façon j'ai six identités différentes, et je ne me vois pas en revendiquer ou adopter aucune.
C'est à dire que le monde de l'art, voudrait fonctionner à partir des noms et en produire sans cesse. Construire une identité... Là c'est plutôt de branding dont il est question. Nous faisons du branding de nous-mêmes, nous devons faire du branding de nous-mêmes. La question devient de savoir, comment est-ce que je fait du branding de moi-même, et qu'est-ce qui conditionne la façon dont on parle de son travail, plutôt qu'une question d'identité.
J'aurais beaucoup de mal à parler d'identité.
Particulièrement du point de vue collectif, parce que même si on dit, qu'un tel est membre du collectif Take2030, cela ne veut rien dire du tout, parce que cette personne fait beaucoup de choses, et que l'instant d'après, elle travaillera avec quelqu'un d'autre.
Peut-être que Take2030 est une identité intermédiaire ?
Et finalement, peut-être que tout cela porte seulement sur le fait que je soit migrante, nomade, et que de ce fait je n'ai pas de fixation ou de revendication d'identité ? Je parlait de noms dont nous faisons du branding, je veux travailler sous certain noms de branding.
Concernant Moving Forest, je ne voulait pas que le projet soit présenté comme "un projet de Shu Lea Cheang et Martin House", parce que ce projet ne peut pas exister sans une trentaine d'autres personnes. Dans ce cas particulier, tout le monde peut participer, et se trouve en termes égaux, parce que je ne décide pas de ce que ceux qui s'y joignent devraient faire d'une certaine façon. Donc dans ce cas, nous disons que nous devons trouver un autre nom de branding, un autre nom de collectif, Aka The Castle, c'est plutôt drôle non ? Moving Forest présenté par Aka The Castle.
Je pense que la plupart du temps, tous ces collectifs sont si informels, il y a seulement différents collectifs qui se rencontrent, pour réaliser un projet, projet qui par la suite suit son propre parcours, puis on créé certains noms pour poursuivre mais...
Par exemple, de nouveaux membres viennent de rejoindre le collectif Mumbai Streaming Attack, et je me demande toujours pourquoi avons-nous un nom collectif ? C'est un projet initié avec des étudiants, lorsque j'enseignait à Zürich, et nous avons décidé d'avoir ce nom collectif, qui est aujourd'hui assez connu. Le mois prochain nous allons à Tokyo, pour une performance. Donc il y a un nom collectif, une sorte de titre, qu'on conserve, ce qui est je pense une très bonne tradition.
Mais dans mon cas, Isabelle parlait de corps social, je dirais que j'ai un corps social divisé ! Un corps multiple, je ne voit pas comment le dire en français, ni en anglais, c'est seulement une idée qui cristallise nombre de termes, que nous utilisons beaucoup, et sur lesquels nous devrions revenir avec plus d'attention.
Dans le cas de KOP, plus d'une cinquantaine d'artistes sont intervenus, et d'une certaine façon participent tous à ce qu'est KOP, mais aucun ne songera jamais à aucun instant à le revendiquer en termes d'auteur.
cc - Oui, c'est un cadre, qui permet la réalisation du projet, sa production, l'organisation de présentations publiques, etc.
Mais ce qui est en question ici est aussi la façon dont ce type de projet peut agir, ou être actif, notamment au travers des interventions de toutes les personnes qui y participent.
L'art a en général la capacité de représenter le collectif ou peu importe le mot qu'on décide d'employer, mais pas forcément d'engager des processus tels que ceux mis en jeu dans des projets tels que KOP, ou Plenum, ou qui seraient de cet ordre, où il ne s'agit pas seulement de représentation.
Rich Air :
http://garlic03.worldofprojects.info
http://garlic02.worldofprojects.info
Plenum :
http://kop.kein.org/plenum
KOP :
http://kop.kein.org
Moving Forest :
http://movingforest.net
http://dictionaryofwar.org/en-dict/concept/Throne_of_Blood
(Conversation avec Shu Lea Cheang, Contre-conférence/Bandits-Mages, Setp. 2007).



