« La communauté de ceux qui n'ont pas de communauté. » G. B.
A partir d'un texte important de Jean-Luc Nancy, je voudrais reprendre une réflexion jamais interrompue, mais s'exprimant seulement de loin en loin, sur l'exigence communiste, sur les rapports de cette exigence avec la possibilité ou l'impossibilité d'une communauté en un temps qui semble en avoir perdu jusqu'à la compréhension (mais la communauté n'est-elle pas en dehors de l'entente ?), enfin sur le défaut de langage que de tels mots, communisme, communauté, paraissent inclure, si nous pressentons qu'ils portent tout autre chose que ce qui peut être commun à ceux qui prétendraient appartenir à un ensemble, à un groupe, à un conseil, à un collectif, fût-ce en se défendant d'en faire partie, sous quelque forme que ce soit1.
COMMUNISME, COMMUNAUTÉ
Communisme, communauté : de tels termes sont bien des termes, dans la mesure où l'histoire, les mécomptes grandioses de l'histoire les font connaître sur un fond de désastre qui va bien au-delà de la ruine. Des concepts déshonorés ou trahis, cela n'existe pas, mais des concepts qui ne sont pas « convenables » sans leur propre-impropre abandon (qui n'est pas une simple négation), voilà qui ne nous permet pas de les refuser ou des les récuser tranquillement. Quoi que nous voulions, nous sommes liés à eux présicément par leur défection. Ecrivant cela, je lis ces lignes d'Edgar Morin que beaucoup d'entre nous pourraient accueillir : « Le communisme est la question majeure et l'expérience principale de ma vie. Je n'ai cessé de me reconnaître dans les aspirations qu'il exprime et je crois toujours en la possibilité d'une autre société et d'une autre humanité2. »
Cette affirmation simple peut paraître naïve, mais, dans sa droiture, elle nous dit ce à quoi nous ne pouvons nous soustraire : pourquoi ? qu'en est-il de cette possibilité qui est toujours engagée d'une manière ou d'une autre dans son impossiblité ?
Le communisme, s'il dit que l'égalité est son fondement et qu'il n'y a pas de communauté tant que les besoins de tous les hommes ne sont pas également satisfaits (exigence en elle-même minime), suppose, non pas une société parfaite, mais le principe d'une humanité transparente, produite essentiellement par elle seule, « immanente » (dit Jean-Luc Nancy) : immanence de l'homme à l'homme, ce qui désigne aussi l'homme comme l'être absolument immanent, parce qu'il est ou doit devenir tel qu'il soit entièrement oeuvre, son oeuvre et, finalement, l'oeuvre de tout ; rien qui ne doive être façonné par lui dit Herder : de l'humanité jusqu'à la nature (et jusqu'à Dieu). Pas de reste, à la limite. C'est l'origine apparemment saine du totalitarisme le plus malsain.
Or, cette exigence d'une immanence absolue a pour répondant la dissolution de tout ce qui empêcherait l'homme (puisqu'il est sa propre égalité et sa détermination) de se poser comme pure réalité individuelle, d'autant plus fermée qu'elle est ouverte à tous. L'individu s'affirme, avec ses droits inaliénables, son refus d'avoir d'autre origine que soi, son indifférence à toute dépendance théorique vis-à-vis d'un autre qui ne serait pas un individu comme lui, c'est-à-dire lui-même, indéfiniment répété, que ce soit dans le passé ou dans l'avenir - ainsi mortel et immortel : mortel dans son impossibilité de se perpétuer sans s'aliéner, immortel, puisque son individualité est la vie immanente qui n'a pas en elle-même de terme. (D'où l'irréfutabilité d'un Stirner ou d'un Sade, réduits à certains de leurs principes.)
L'EXIGENCE COMMUNAUTAIRE : GEORGES BATAILLE
Cette réciprocité du communisme et de l'individualisme, dénoncée par les tenants les plus austères de la réflexion contre-révolutionnaire (de Maistre, etc.), et aussi par Marx, nous conduit à mettre en cause la notion même de réciprocité. Mais, si le rapport de l'homme à l'homme cesse d'être le rapport du Même avec le Même mais introduit l'Autre comme irréductible et, dans son égalité, toujours en dissymétrie par rapport à celui qui le considère, c'est une tout autre sorte de relation qui s'impose et qui impose une autre forme de société qu'on osera à peine nommer « communauté ». Ou on acceptera de l'appeler ainsi en se demandant ce qui est en jeu dans la pensée d'une communauté et si celle-ci, qu'elle ait existé ou non, ne pose pas toujours à la fin l'absence de communauté. Ce qui est précisément arrivé à Georges Bataille qui, après avoir, durant plus d'une décennie, tenté, en pensée et en réalité, l'accomplissement de l'exigence communautaire, ne s'est pas retrouvé seul (seul de toute façon, mais dans une solitude partagée), mais exposé à une communauté d'absence, toujours prête à se muer en absence de communauté. « Le parfait dérèglement (l'abandon à l'absence de bornes) est la règle d'une absence de communauté. » Ou encore : « Il n'est pas loisible à quiconque de ne pas appartenir à mon absence de communauté. » (Citations empruntées à la revue Contre toute attente.) Retenons, au moins, le paradoxe qu'introduit ici l'adjectif possessif « mon » : comment l'absence de communauté pourrait-elle rester mienne, à moins qu'elle ne soit « mienne », comme insisterait à l'être ma mort, qui ne peut que ruiner toute appartenance à qui que ce soit, en même temps que la possibilité d'une toujours mienne appropriation ?
Je ne reprendrai pas l'étude de Jean-Luc Nancy, lorsqu'il montre en Bataille celui « qui sans doute a été le plus loin dans l'expérience cruciale du destin moderne de la communauté » : toute répétition affaiblirait en le simplifiant un chemin de pensée que les citations de texte peuvent modifier, voire renverser. Mais il ne faut cependant pas perdre de vue que l'on ne saurait être fidèle à une telle pensée si l'on ne prend aussi en charge sa propre infidélité ou une mutation nécessaire qui l'obligea, tout en restant lui-même, à ne pas cesser d'être autre, et de développer d'autres exigences qui, répondant soit aux modifications de l'histoire, soit à l'épuisement de telles expériences qui ne veulent pas se répéter, répugnaient à s'unifier. Il est certain que (approximativement), de 1930 à 1940, le mot « communisme » s'impose à sa recherche davantage que dans les périodes qui suivront, même si la publication de La part maudite et, plus tard, de L'érotisme (qui privilégie une certaine forme de communication) prolonge des thèmes presque analogues qui ne se laissent pas subordonner (il y en aurait d'autre : le texte inachevé sur La souveraineté, le texte inachevé sur Théorie de la religion). On peut dire que l'exigence politique n'a jamais été absente de sa pensée, mais qu'elle prend des formes différentes selon l'urgence intérieure ou extérieure. Les premières lignes du Coupable le disent sans détour. Ecrire sous la pression de la guerre, ce n'est pas écrire sur la guerre, mais dans son horizon et comme si elle était la compagne avec laquelle on partage son lit (en admettant qu'elle vous laisse une place, une marge de liberté).
POURQUOI « COMMUNISME » ?
Pourquoi cet appel de ou à la « communauté » ? J'énumère au hasard les éléments de ce qui fut notre histoire. Les groupes (dont le groupe surréaliste est le prototype aimé ou exécré) ; les multiples assemblages autour d'idées qui n'existent pas encore et autour de personnes dominantes qui existent trop : avant tout, le souvenir des soviets, le pressentiment de ce qui est déjà le fascisme, mais dont le sens, comme le devenir, échappent aux concepts en usage, mettant la pensée dans l'obligation de le réduire à ce qu'il a de bas et de misérable ou, au contraire, indiquant qu'il y a là quelque chose d'important et de surprenant qui, n'étant pas bien pensé, risque d'être mal combattu - enfin (et cela aurait pu venir en premier lieu) les travaux de sociologie qui fascinent Bataille et lui donnent dès l'abord une connaissance, en même temps qu'une nostalgie (vite réprimée), de modes d'être communautaires dont on ne saurait négliger l'impossibilité d'être jamais reproduits dans la tentation même qu'ils nous offrent.
LE PRINCIPE D'INCOMPLÉTUDE
Je répète, pour Bataille, l'interrogation : pourquoi « communauté » ? La réponse est donnée assez clairement : « A la base de chaque être, il existe un principe d'insuffisance… » (principe d'incomplétude). C'est un principe, notons-le bien, cela qui commande et ordonne la possibilité d'un être. D'où il résulte que ce manque par principe ne va pas de pair avec une nécessité de complétude. L'être, insuffisant, ne cherche pas à s'associer à un autre pour former une substance d'intégrité. La conscience de l'insuffisance vient de sa propre mise en question, laquelle a besoin ou d'un autre pour être effectuée. Seul, l'être se ferme, s'endort et se tranquilise. Ou bien il est seul, ou il ne se sait seul que s'il ne l'est pas. « La substance de chaque être est contestée par chaque autre sans relâche. Même le regard qui exprime l'amour et l'admiration s'attache à moi comme un doute touchant la réalité. » « Ce que je pense, je ne l'ai pas pensé seul. » Il y a là une intrication de motifs dissemblables qui justifirait une analyse, mais qui a sa force dans un pêle-mêle de différences associées. C'est comme si se pressaient au portillon des pensées qui ne peuvent être pensées qu'ensemble, alors que leur multitude en empêche le passage. L'être cherche, non pas à être reconu, mais à être contesté : il va, pour exister, vers l'autre qui le conteste et parfois le nie, afin qu'il ne commence d'êtr que dans cette privation qui le rend conscient (c'est là l'origine de sa conscience) de l'impossibilité d'être lui-même, d'insister comme ipse ou, si l'on veut, comme individu séparé : ainsi peut-être ex-istera-t-il, s'éprouvant comme extériorité toujours préalable, ou comme existence de part en part éclatée, ne se composant que comme comme se décomposant constamment, violemment et silencieusement.
Ainsi, l'existence de chaque être appelle l'autre ou une pluralité d'autres (car c'est comme une déflagration en chaîne qui a besoin d'un certain nombre d'éléments pour se produire, mais risquerait, si ce nombre n'était pas déterminé, de se perdre dans l'infini, à la manière de l'univers, lequel lui-même ne se compose qu'en s'illimitant dans une infinité d'univers). Il appelle, par là, une communauté : communauté finie, car elle a, à son tour, son principe dans la finitude des êtres qui la composent et qui ne supporteraient pas que celle-ci (la communauté) oublie de porter à un plus haut degré de tension la finitude qui les constitue.
Ici, nous nous trouvons aux prises avec des difficultés peu aisées à maîtriser. La communauté, qu'elle soit ou non nombreuse (mais, théoriquement et historiquement, il n'y a de communauté que d'un petit nombre - communauté de moines, communauté hassidique (et les kibboutzim), communauté de savants, communauté en vue de la « communauté » ou bien communauté des amants), semble s'offrir comme tendance à une communion, voire à une fusion, c'est-à-dire à une ffervescence qui ne rassemblerait les éléments que pour donner lieu à une unité (une surindividualité) qui s'exposerait aux mêmes objections que la simple considération d'un seul individu, clos dans son immanence.
COMMUNION ?
Que la communauté puisse s'ouvrir à sa communion (cela est, bien sûr, symbolisé par toute communion eucharistique), c'est ce qu'indiquent des exemples disparates. Groupe sous fascination, attesté par le sinistre suicide collectif de Guyana ; groupe en fusion, ainsi nommé par Sartres et analysé dans La Critique de la raison dialectique (il y aurait beaucoup à dire sur cette opposition trop simple de deux formes de socialité : la série (l'individu comme nombre), la fusion : conscience de libertés qui n'est telle que si elle se ped ou s'exalte dans un ensemble en mouvement) ; groupe militaire ou fasciste où chaque membre du groupe remet sa liberté ou même sa conscience à une Tête qui l'incarne et ne s'expose pas à être tranchée, parce qu'elle est, par définition, au-dessus de toute atteinte.
Il est frappant que Georges Bataille, dont le nom signifie, pour beaucoup de ses lointains lecteurs, mystique de l'extase ou recherche laïque d'une expérience extatique, exclut (mises à part quelques phrases ambigües1) « l'accomplissement fusionnel dans quelque hypostase collective » (Jean-Luc Nancy). Cela lui répugne profondément. Il ne faut jamais oublier que compte moins pour lui l'état de ravissement où l'on oublie tout (et soi-même) que le cheminement exigeant qui s'affirme par la mise en jeu et la mise hors d'elle-même de l'existence insuffisante et ne pouvant renoncer à cette insuffisance, mouvement qui ruine aussi bien l'immanence que les formes habituelles de la transcendance. (Je renvoie sur ce sujet aux textes parus dans L'entretien infini.)
Donc (un « donc » trop rapide, j'en conviens), la communauté n'a pas à s'extasier, ni à dissoudre les éléments qui la composent en une unité surélevée qui se supprimerait elle-même, en même temps qu'elle s'annulerait comme communauté. La communauté n'est pas pour autant la simple mise en commun, dans les limites qu'elle se tracerait, d'une volonté partagée d'être à plusieurs, fût-ce pour ne rien faire, c'est-à-dire ne rien faire d'autre que de maintenir le partage de « quelque chose » qui précisément semble s'être toujours déjà soustrait à la possibilité detre considéré comme part à un partage : parole, silence.
Quand Georges Bataille évoque un principe d'insuffisance, « base de tout être », nous croyons comprendre sans difficulté ce qu'il dit. C'est pourtant difficile à entendre. Insuffisant par rapport à quoi ? Insuffisant pour subsister ? Ce n'est évidemment pas cela qui est en cause. L'entraide égoïste ou généreuse qui se constate aussi dans les sociétés animales ne suffit même pas à fonder la considération d'une simple coexistence grégaire. La vie en troupeau est peut-être hiérarchisée, mais, dans cette soumission à l'un ou à l'autre, reste l'uniformité qui ne s'est jamais singularisée. L'insuffisance ne se conclut pas à partir d'un modèle de suffisance. Elle ne cherche pas ce qui y mettrait fin, mais plutôt l'excès d'un manque qui s'approfondit à mesure qu'il se comblerait. Sans doute l'insuffisance appelle-t-elle la contestation qui, viendrait-elle de moi seul, est toujours l'exposition à un autre (ou à l'autre), seul capable, par sa position même, de me mettre en jeu. Si l'existence humaine est existence qui se met radicalement et constamment en question, elle ne peut tenir d'elle seule cette possibilité qui la dépasse, sinon il manquerait toujours une question à la question (l'autocritique n'est évidemment que le refus de la critique de l'autre, une manière de s'autosuffire en se réservant le droit à l'insuffisance, l'abaissement devant soi qui ainsi se surélève1).
LA MORT D'AUTRUI
Qu'est-ce donc qui me met le plus radicalement en cause ? Non pas mon rapport à moi-même comme fini ou conscience d'être à la mort ou pour la mort, mais ma présence à autrui en tant que celui-ci s'absente en mourant. Me maintenir présent dans la proximité d'autrui qui s'éloigne définitivement en mourant, prendre sur moi la mort d'autrui comme la seule mort qui me concerne, voilà ce qui me met hors de mo et est la seule séparation qui puisse m'ouvrir, dans son impossibilité, à l'Ouvert d'une communauté. Georges Bataille : « S'il voit son semblable mourir, un vivant ne peut plus subsister que hors de soi. » L'entretien muet que, tenant la main « d'autrui qui meurt », « je » poursuis avec lui, je ne le poursuis pas simplement pour l'aider à mourir, mais pour partager la solitude de l'événement qui semble sa possibilité la plus propre et sa possession impartageable dans la mesure où elle le dépossède radicalement. « Oui, c'est vrai (de quelle vérité ?), tu meurs. Seulement, mourant, tu ne t'éloignes pas seulement, tu es encore présent, car voici que tu m'accordes ce mourir comme l'accord qui passe toute peine, et où je frémis doucement dans ce qui déchire, perdant la parole avec toi, mourant avec toi sans toi, me laissant mourir à ta place, recevant ce don au-delà de toi et de moi. » A quoi il y a cette réponse : « Dans l'illusion qui te fait vivre tandis que je meurs. » A quoi il y a cette réponse : « Dans l'illusion qui te fait mourir tandis que tu meurs. » (Le pas au-delà.)
LE PROCHAIN DU MOURANT
Voilà ce qui fonde la communauté. Il ne saurait y avoir de communauté si n'était en commun l'événement premier et dernier qui en chacun cesse de pouvoir l'être (naissance, mort). A quoi prétend la communauté dans son obstination à ne garder « de toi et de moi » que des relations d'assymétrie qui suspendent le tutoiement ? Pourquoi le rapport de transcendance qui s'introduit avec elle déplace-til l'autorité, l'unité, l'intériorité en les confrontant avec l'exigence du dehors qui est sa région non dirigeante ? Que dit-elle si elle se laisse aller à parler à partir de ses limites en répétant le discours sur le mourir : « On ne meurt pas seul, et, s'il est humainement si nécessaire d'être le prochain de celui qui meurt, c'est, quoique d'une manière dérisoire, pour partager les rôles et retenir sur sa pente, par la plus douce des interdictions, celui qui mourant se heurte à l'impossibilité de mourir au présent. Ne meurs pas maintenant ; qu'il n'y ait pas de maintenant pour mourir. “Ne pas”, ultime parole, la défense qui se fait plainte, le négatif balbutiant : ne pas - tu mourras » (Le pas au-delà) ?
Ce qui ne veut pas dire que la communauté assure une sorte de non-mortalité. Comme s'il était dit naïvement : je ne meurs pas, puisque la communauté dont je fais partie (ou la patrie, ou l'univers, ou l'humanité ou la famille) continue. C'est plutôt, c'est presque exactement le contraire. Jean-Luc Nancy : « La communauté ne tisse pas le lien d'une vie supérieure, immortelle ou transmortelle, entre des sujets… Elle est constitutivement… ordonnée à la mort de ceux qu'on appelle peut-être à tort ses membres. » En effet, « membre » renvoie à une unité suffisante (l'individu) qui s'associerait selon un contrat, ou bien par la nécessité des bseoins, ou encore par la reconnaissance d'une parenté de sand ou de race, voire d'ethnie.
COMMUNAUTÉ ET DÉSOEUVREMENT
Ordonnée à la mort, la communauté « n'y est pas ordonnée comme à son oeuvre ». Elle « n'opère pas la transfiguration de ses morts en quelque substance ou quelque sujet que ce soit - patrie, sol natal, nation… phalanstère ou corps mystique… ». Je passe quelques phrases pourtant essentielles, et j'en viens à cette affirmation qui est, pour moi, la plus décisive : « Si la communauté est révélée par la mort d'autrui, c'est que la mort est elle-même la véritable communauté des êtres mortels : leur communion impossible. La communauté occupe donc cette place singulière : elle assume l'impossibilité de sa propre immanence, l'impossibilité d'un être communautaire comme sujet. La communauté assume et inscrit en quelque sorte l'impossibilité de la communauté… Une communauté est la présentation à ses “membres” de leur vérité mortelle (autant dire qu'il n'y a pas de communauté d'êtres immortels…). Elle est la présentation de la finitude et de l'excès sans retour qui fonde l'être-fini… »
IL y a deux traits essentiels à ce moment de la réflexion : 1) La communauté n'est pas une forme restreinte de la société, pas plus qu'elle ne tend à la fusion communionelle. 2) A la différence d'une cellule sociale, elle s'interdit de faire oeuvre et n'a pour fin aucune valeur de production. A quoi sert-elle ? A rien, sinon à rendre présent le service à autrui jusque dans la mort, pour qu'autrui ne se perde pas solitairement, mais s'y trouve suppléé, en même temps qu'il apporte à un autre cette suppléance qui lui est procurée. La substitution mortelle est ce qui remplace la communion. Quand Georges Bataille écrit : « … ll est nécessaire à la vie commune de se tenir à hauteur de mort. Le lot d'un grand nombre de vies privées est la petitesse. Mais une communauté ne peut durer qu'au niveau d'intensité de la mort, elle se décompose dès qu'elle manque à la grandeur particulière du danger », on peut souhaiter mettre à l'écart certains de ces temes dans leur connotation (grandeur, hauteur), car la communauté qui n'est pas communauté de dieux ne l'est pas davantage de héros, ni de souverains (comme il arrive chez Sade, où la recherche de la jouissance excessive n'a pas la mort pour limité, puisque la mort donnée ou reçue parfait la jouissance, de même qu'elle accomplit la souveraineté en refermant sur lui-même le Sujet qui s'y exalte souverainement).
COMMUNAUTÉ ET ÉCRITURE
La communauté n'est pas le lieu de la Souveraineté. Elle est ce qui expose en s'exposant. Elle inclut l'extériorité d'être qui l'exclut. Extériorité que la pensée ne maîtrise pas, fût-ce en lui donnant des noms variés : la mort, la relation à autrui ou encore la parole, lorsque celle-ci n'est pas repliée en façons parlantes et ainsi ne permet aucun rapport (d'identité ni d'altérité) avec elle-même. La communauté, en tant qu'elle régit pour chacun, pour moi et pour elle, un hors-de-soi (son absence) qui est son destin, donne lieu à une parole sans partage et pourtant nécessairement multiple, de telle sorte qu'elle ne puisse de développer en paroles : toujours déjà perdue, sans usage et sans oeuvre et ne se magnifiant pas dans cette perte même. Ainsi don de parole, don en « pure » perte qui ne saurait assurer la certitude d'être jamais accueilli par l'autre, bien qu'autrui rende seul possible, sinon la parole, du moins la supplication à parler qui porte avec elle le risque d'être rejetée ou égarée ou non reçue.
Ainsi il se pressent que la communauté, dans son échec même, a partie liée avec une certaine sorte d'écriture, celle qui n'a rien d'autre à chercher que les mots derniers : « Viens, viens, venez, vous ou toi auquel ne saurait convenir l'injonction, la prière, l'attente1. »
S'il était permis - cela ne l'est pas ; je veux dire que les moyens me manquent - de suivre le cheminement de Georges Bataille dans cette évocation de la communauté, nous retrouverions ces étapes :
1) recherche d'une communauté, soit qu'elle existe comme groupe (auquel as son acceptation est liée à un refus ou à un rejet égal) : le groupe surréaliste, dont presque toutes les individualités « déplaisent », reste une tentative remarquable dans son insuffisance : y appartenir, c'est presque aussitôt, en formant un contre-groupe, y renoncer violemment.
2 « Contre-Attaque » est un autre groupe, dont il faudrait étudier minutieusement ce qui rendait son urgence telle qu'il ne pouvait subsister que dans la lutte, plus que par son existence inagissante. Il n'est en quelque sorte que dans la rue (préfiguration de Mai 68), c'est-à-dire au-dehors. Il s'affirme par des tracts qui s'envolent et ne laissent pas de traces. Il laisse s'afficher des « programmes » politiques, alors que ce qui le fonde est une insurrection de pensée, réponse tacite et implicite à la sur-philosophie qui conduit Heidegger à ne pas se refuser (momentanément) au national-socialisme, à y voir la confirmation de l'espérance que l'Allemagne saura succéder à la Grèce dans son destin philosophie prédominant. 3) « Acéphale ». C'est, je crois, le seul groupe qui ait compté pour Georges Bataille et dont il a gardé, par-delà les années, le souvenir comme d'une possibilité extrême. « Le Collège de sociologie », si important qu'il fût, n'en a été nullement la manifestation exotérique : celui-ci appelait à un savoir fragile, il n'engageait que ses membres, comme son auditoire, que pour un travail de réflexion et de connaissance sur des thèmes que négligeaient partiellement les institutions officielles, mais qui n'étaient pas incompatibles avec elles. D'autant moins que les maîtres de ces institutions en avaient été, sous diverses formes, les initiateurs.
LA COMMUNAUTÉ D'ACÉPHALE
« Acéphale » reste lié à son mystère. Ceux qui y ont participé ne sont pas sûrs d'y avoir eu part. Ils n'ont pas parlé, ou les héritiers de leur parole sont tenus à une réserve encore fermement maintenue. Les textes qui ont été publiés sous ce titre n'en dégagent pas la portée, sauf quelques phrases qui longtemps plus tard bouleversaient encore ceux qui les avaient écrites. Chaque membre de la communauté n'est pas seulement toute la communauté, mais l'incarnation violente, disparate, éclatée, impuissante, de l'ensemble des êtres qui, tendant à exister intégralement, ont pour corollaire le néant où ils sont déjà par avance tombés. Chaque membre ne forme groupe que par l'absolu de la séparation qui a besoin de s'affirmer pour se rompre jusqu'à devenir rapport, rapport paradoxal, voire insensé, s'il est rapport absolu avec d'autres absolus qui excluent tout rapport. Le « secret » enfin - qui signifie cette séparation - n'est pas directement à rechercher dans la forêt où aurait du s'accomplir le sacrifice d'une victime consentante, prête à recevoir la mort de celui quine pouvait la lui donner qu'en mourant. Il est trop facile d'évoquer Les possédés et les péripéties dramatiques au cours desquelles, pour cimenter le groupe des conjurés, la responsabilité d'un meurtre commis par un seul était destinée à enchaîner les uns aux autres ceux qui maintenaient leur égo dans la poursuite d'une fin révolutionnaire commune à tous et où tous auraient dû se fondre en un. Parodie d'un sacrifice mis en oeuvre non pas pour détruire un certain ordre oppresseur mais pour reconduire la dstruction à un autre ordre d'oppression.
La communauté d'Acéphale, dans la mesure où chaque membre portait non plus la seule responsabilité du groupe mais l'existence de l'humanité intégrale, ne pouvait s'accomplir en deux seuls de ses membres, puisque tous y avaient une part égale et totale et se sentaient obligés, comme à Massada, de se précipiter dans le néant que la communauté n'incarnait pas moins. Etait-ce absurde ? Oui, mais pas seulement, car c'était rompre avec la loi du groupe, celle qui l'avait constitué en l'exposant à ce qui le transcendait sans que cette transcendance puisse être autre que celle du groupe, le dhors qui était l'intimité de la singularité du groupe. Autrement dit, la communauté, en organisant elle-même et en se donnant pour projet l'exécution d'une mort sacrificielle, aurait renoncé à son renoncement de faire oeuvre, celle-ci fût-elle de mort, voire simulation de la mort. L'impossibilité de la mort dans sa possibilité la plus nue (le couteau pour trancher la gorge de la victime qui tranchait dans le même mouvement la tête du « bourreau »), suspendait jusqu'à la fin des temps l'action illicité où se serait affirmée l'exaltation de la passivité la plus passive.
SACRIFICE ET ABANDON
Sacrifice : notion obsédante pour Georges Bataille, mais dont le sens serait trompeur s'il ne glissait pas constamment de l'interprétation historique et religieuse à l'exigence infinie à laquelle il s'expose dans ce qui l'ouvre aux autres et le sépare violemment de lui-même. Le sacrifice traverse Madame Edwarda, mais ne s'y exprime pas. Dans la Théorie de la religion, il est affirmé : « sacrifier n'est pas tue, mais abandonner et donner ». Se lier à Acéphale, c'est s'abandonner et se donner : se donner sans retour à l'abandon sans limite1. Voilà le sacrifice qui fonde la communauté en la défaisant, la livrant au temps dispensateur qui ne l'autorise, ni ceux qui se donnent à elle, à aucune forme de présence, les renvoyant ainsi à la solitude qui, lin de les protéger, les dispese ou se dissipe sans qu'ils se retrouvent eux-mêmes ou ensemble. Le don ou l'abandon est tel qu'à la limite il n'y a rien à donner ni rien à abandonner et que le temps lui-même est seulement une des manières dont ce rien à donne s'offre et se retire comme le caprice de labsolu qui sort de soi en donnant lieu à autre que soi, sous l'espèce d'une absence. Absence qui, d'une manière restreinte, s'applique à la communauté dont elle serait le seul secret, évidemment insaisissable. L'absence de communauté n'est pas l'échec de la communauté : elle lui appartient comme à son moment extrême ou comme à l'épreuve qui l'expose à sa disparition nécessaire. Acéphale fut l'expérience commune de ce qui ne pouvait être mis en commun, ni gardé en propre, ni réservé pour un abandon ultérieur. Les moines se dépouillent de ce qu'ils ont et se dépouillent eux-mêmes pour en faire part à la communauté à partir de laquelle ils redeviennent possesseurs de tout, sous la garantie de Dieu ; de même le kibboutz ; de même les formes réelles ou utopiques du communisme. La communauté d'Acéphale ne pouvait exister comme telle, mais seulement comme l'imminence et le retrait : imminence d'une mort plus proche que toute proximité, retrait préalable de cela qui ne permettait pas qu'on s'en retirât. La privation de la Tête n'excluait donc pas seulement le primat de ce que la tête symbolisait, le chef, la raison raisonnable, le calcul, la mesure et le pouvoir, y compris le pouvoir du symbolique, mais l'exclusion elle-même entendue comme acte délibéré et souverain, qui eût restauré la primauté sous la forme de sa déchéance. La décapitation qui devait rendre possible « le déchaînement sans fin [ sans loi ] des passions », ne pouvait s'accomplir que par les passions déjà déchaînées, elles-mêmes s'affirmant dans l'inavouable communauté que sanctionnait sa propre dissolution1.
L'EXPÉRIENCE INTÉRIEURE
Acéphale appartenait ainsi, avant d'être et dans l'impossibilité d'être jamais, à un désastre qui non seulement le dépassait et dépassait l'univers qu'il était censé représenter, mais transcendait toute nomination d'une transcendance. Certes, il peut sembler puéril d'en appeler aux « passions déchaînées », comme si elles étaient par avance disponibles et données (abstraitement) à qui s'offriraient à elles. Le seul « élément émotionnel », capable d'être partagé en échappant au partage, reste la valeur obsédante de l'imminence mortelle, c'est-à-dire du temps qui fait éclater l'expérience et la libère extatiquement de tout ce qui resterait en elle de servile. L'illusion d'Acéphale est donc celle de l'abandon vécu en commun, abandon de et l'angoisse ultime qui donne l'extase. La mort, mort de l'autre, de même que l'amitié ou l'amour, dégagent l'espace de l'intimité ou de l'intériorité qui n'est jamais (chez Georges Bataille) celle d'un sujet, mais le glissement hors des limites. « L'expérience intérieure » dit ainsi le contraire de ce qu'elle semble dire : mouvement de contestation qui, venant du sujet, le dévaste, mais a pour plus profonde origine le rapport avec l'autre qui est la communauté même, laquelle ne serait rien si elle n'ouvrait celui qui s'y expose à l'infinité de l'altérité, en même temps qu'elle en décide l'inexorable finitude. La communauté , communauté d'égaux, qui les met à l'épreuve d'une inégalité inconnue, est telle qu'elle ne les subordonne pas les uns aux autres, mais les rend accessibles à ce qu'il y a d'inaccessible dans ce rapport nouveau de responsabilité (de souveraineté ?). Même si la communauté exclut l'immédiateté qui affirmerait la perte de chacun dans l'évanouissement de la communion, elle propose ou impose la connaissance (l'expérience, Erfahrung) de ce qui ne peut être connu : ce « hors-de-soi » (ou le dehors) qui est abîme et extase, sans cesser d'être un rapport singulier.
Il serait évidemment tentant et fallacieux de chercher, dans L'expérience intérieure, la suppléance et le prolongement de ce qui n'avait pu avoir lieu, fût-ce comme tentative, dans la communauté d'Acéphale. Mais ce qui y était en jeu exigea de se reprendre sous la forme paradoxale d'un livre. D'une certaine manière, l'instabilité de l'illumination avait besoin, avant même d'être transmise, de s'exposer à d'autres, non pour atteindre en eux une certaine réalité objective (ce qui l'eût aussitôt dénaturée), mais pour s'y réfléchir en s'y partageant et s'y laissant contester (c'est-à-dire énoncée autrement, voire dénoncée en accord avec la récusation qu'elle portait en elle). Ainsi l'exigence d'une communauté demeurait. A elle seule, l'extase n'était rien si elle ne se communiquait et d'abord ne se donnait comme le fond sans fond de la communication. Georges Bataille a toujours maintenu que L'expérience intérieure ne pouvait avoir lieu si elle se limitait à un seul qui eût suffi à en porter l'événement, la disgrâce et la gloire : elle s'accomplit, tout en persévérant dans l'incomplétude, quand elle se partage et, dans ce partage, expose ses limites, s'expose dans les limites qu'elle se propose de transgresser comme pour faire surgir, par cette transgression, l'illusion ou l'affirmation de l'absolu d'une loi qui se dérobe à qui prétendrait la transgresser seul. Loi qui présuppose donc une communauté (une entente ou un accord commun, fût-il celui, momentané, de deux êtres singuliers, rompant par peu de paroles l'impossibilité du Dire que le trait unique de l'expérience semble contenir ; son seul contenu : être intransmissible, ce qui se complète ainsi : seule en vaut la peine de la transmission de l'intransmissible).
Autrement dit, il n'y a pas d'expérience simple ; il faut encore disposer des conditions sans lesquelles elle ne seait pas possible (dans son impossibilité même), et c'est là où une communauté est nécessaire (projet du « Collège socratique » qui ne pouvait qu'échouer et qui n'était projeté que comme le denier soubresaut d'une tentative communautaire, incapable de se réaliser). Ou encore l' « extase » est elle-même communication, négation de l'être isolé qui, en même temps qu'il disparaît en cette violente rupture, prétend s'exalter ou « s'enrichir » de ce qui brise son isolement jusqu'à l'ouvrir à l'illimité - toutes affirmations qui, à la vérité, ne semblent énoncées que pour être contestées : l'être isolé, c'est l'individu, et l'individu n'est qu'une abstraction, l'existence telle que se la représente la conception débile du libéralisme ordinaire. Il n'est peut-être pas nécessaire de recourir à un phénomène aussi difficile à cerner que l' « extase » pour dégager les hommes d'une pratique et d'une théorie qui les mutilent en les séparant. Il y a l'action politique, il y a une tâche qu'on peut dire philosophique, il y a une recherche éthique (l'exigence d'une morale n'a pas moins hanté Georges Bataille qu'elle n'a hanté Sartre, avec cette différence qu'elle était chez Bataille exigence d'une priorité, tandis que chez Sartre, sur qui pesait la charge de « l'Etre et le Néant », elle ne pouvait être que suivante, servante et ainsi, par avance, soumise).
Il reste que lorsque nous lisons (dans des notes posthumes) : « L'objet de l'extase est la négation de l'être isolé »,nous savons que l'imperfection de cette réponse est liée à la forme même de la question posée par un ami (Jean Bruno). Il est au contraire évident, d'une évidence accablante, que l'extase est sans objet, comme elle est sans pourquoi. De même qu'elle récuse toute certitude. On ne peut écrire ce mot (extase) qu'en le mettant précautionneusement entre guillemets, parce que personne ne peut savoir de quoi il s'agît, et d'abord si elle a jamais eu lieu : dépassant le savoir, impliquant le non-savoir, elle se refuse à être affirmée autrement que par des mots aléatoires qui ne sauraient la garantir. Son trait décisif, c'est que celui qui l'éprouve n'est plus là quand il l'éprouve, n'est donc plus là pour l'éprouver. Le même (mais il n'est plus le même) peut croire qu'il s'en ressaisit au passé comme d'un souvenir : je me rappelle, je me remémore, je parle ou j'écris dans le transport qui déborde et ébranle toute possibilité de se souvenir. Tous les mystiques, les plus rigoureux, les plus sobres (en premier lieu saint Jean de la Croix), ont sur que le souvenir, considéré comme personnel, ne pouvait être que douteux et, appartenant à la mémoire, prenait rang parmi ce qui exigeait de se dérober à elle : mémoire extratemporelle ou mémoire d'un passé qui n'aurait jamais été vécu au présent (donc étranger à tout Erlebnis).
LE PARTAGE DU SECRET
C'est aussi en ce sens que le plus personnel ne pouvait se garder comme un secret propre à un seul, puisqu'il rompait les bornes de la personne et exigeait d'être partagé, mieux, s'affirmait comme le partage même. Ce partage renvoie à la communauté, il s'expose en elle, il peut s'y théoriser, c'est son risque, devenant une vérité ou un objet qu'on pourrait détenir, alors que la communauté, comme le dit Jean-Luc Nancy, ne se maintient que comme le lieu - le non-lieu - où il n'y a rien à détenir, secrète de n'avoir aucun secret, n'oeuvrant qu'au désoeuvrement qui traverse l'écriture même ou qui, dans tout échange public ou privé de parole, fait retentir le silence final où cependant il n'est jamais sûr que tout, enfin, se termine. Pas de fin là où règne la finitude.
Si nous avions, au principe de la communauté, l'inachèvement ou l'incomplétude de l'existence, nous avons maintenant comme la marque de ce qui la surrélève jusqu'au risque de sa disparition dans l' « extase », son accomplissement en ce qui précisément la limite, sa souveraineté en ce qui la rend absente et nulle, son prolongement dans la seule communication qui désormais convienne et qui passe par l'inconvenance littéraire, lorsque celle-ci ne s'inscrit en des oeuvres que pour s'affirmer dans le désoeuvrement qui les hante, même si elles ne sauraient l'atteindre. L'absence de communauté met fin à l'espérance des groupes ; l'absence d'oeuvres qui, au contraire, a besoin d'oeuvres et suppose les oeuvres pour les laisser s'écrire sous l'attrait du désoeuvrement, voilà le tournant qui, correspondant à la dévastation de la guerre, fermera une époque. Georges Bataille dira parfois, en exceptant cependant L'histoire de l'oeil, et l'Essai sur la dépense, que tout ce qu'il vait écrit précédemment - peut-être partiellement exclu de son souvenir - n'était que le prélude avorté de l'exigence d'écrire. C'est la communication diurne - qui se double de la communication nocturne (Madame Edwarda, Le petit…) ou les notes d'un Journal tourmenté (qui s'écrit en dehors de tout dessein de publication), à moins que la communauté nocturne, celle qui ne s'avoue pas, qui s'antidate et ne s'autorise que d'un auteur inexistant, n'ouvre sur une autre forme de communauté, quand un petit nombre d'amis, chacun singulier, et sans rapport obligé avec les autres, le composent en secret par la lecture silencieuse qu'ils partagent en prenant conscience de l'événement exceptionnel auquel ils sont confrontés ou voués. RIen à en dire qui fût à sa mesure. Pas de commentaire qui pût l'accompagner : tout au plus un mot de passe (comme du reste les pages de Laure sur le Sacré publiées et transmises clandestinement) qui, communiquées à chacun comme s'il avait été seul, ne reconstitue pas la « conjuration sacrée » qui avait été rêvée jadis, mais, sans rompre l'isolement, l'approfondit en une solitude vécue en commun et ordonnée à une responsabilité inconnue (vis-à-vis de l'inconnu).
LA COMMUNAUTÉ LITTÉRAIRE
Communauté idéale de la communication littéraire. Les circonstances y aidèrent (importance de l'aléa, du hasard, du caprice historique ou de la rencontre ; les surréalistes, André Breton avant tous les autres, l'avaient pressentie et même théorisée prématurément). On pouvait, à la rigueur, réunir autour d'une table (cela évoquait les participants hâtifs de la Pâque juive) les quelques témoins-lecteurs qui n'avaient pas tous conscience de l'importance de l'événement fragile qui les réunissait, au regard de l'enjeu formidable de la guerre auquel ils étaient presque tous mêlés, à des titres divers, et qui les exposait à la certitude d'une prompte disparition. Voilà : quelque chose avait eu lieu qui permettait, pour quelques instants, à travers les malentendus propres aux existences singulières, de reconnaître la possibilité d'une communauté préalablement établie en même temps que déjà posthume : rien n'est subsisterait, cela serrait le coeur, c'était exaltant aussi, comme l'épreuve même de l'effacement qu'exige l'écriture.
Georges Bataille a énoncé avec simplicité (peut-être trop de simplicité, mais il ne l'ignorait pas) les deux moments où s'impose, à ses yeux ou à son esprit, l'exigence d'une communauté, par rapport à l'expérience intérieure. Quand il écrit : « Ma conduite avec mes amis est motivée : chaque être est, je crois, incapable, à lui seul, d'aller ou bout de l'être », cette affirmation implique que l'expérience ne saurait avoir lieu pour l'unique, puisqu'elle a pour trait de rompre la particularité du particulier et d'exposer celui-ci à autrui : donc, d'être essentiellement pour autrui ; « si je veux que ma vie ait un sens pour moi, il faut qu'elle en ait pour autrui ». Ou bien : « Je ne puis un instant cesser de me provoquer moi-même à l'extrême et ne puis faire de différence entre moi-même et ceux des autres avec lesquels je désire communiquer. » Ce qui sous-entend une certaine confusion : tantôt et à la fois, l'expérience ne peut être telle (« aller à l'extrême ») que si elle reste communicable, et elle n'est communicable que parce que, en son essence, elle est ouverture au-dehors et ouverture à autrui, mouvement qui provoque une rapport de violente dissymétrie entre moi et l'autre : la déchirure et la communication.
Donc, les deux moments peuvent être analysés comme distincts, alors qu'ils se supposent l'un et l'autre en se détruisant. Par exemple, Bataille dit : « La communauté dont je parle est celle qui exista virtuellement du fait de l'existence chez Nietzsche (qui en est l'exigence) et que chacun des lecteurs de Nietzsche défait en se dérobant - c'est-à-dire en ne résolvant pas l'énigme posée (en ne la lisant même pas). » Mais il y eut une grande différence entre Bataille et Nietzsche. Nietzsche eut un désir ardent d'être entendu, mais aussi la certitude parfois orgueilleuse de porter en lui une vérité trop dangeureuse et trop supérieure pour pouvoir être accueillie. Pour Bataille, l'amitié fait partie de l' « opération souveraine » ; ce n'est pas par légèreté que Le coupable porte porte en premier lieu ce sous-titre, L'amitié ; l'amitié, il est vrai se définit mal : amitié pour soi-même jusque dans la dissolution ; amitié de l'un à l'autre, comme passage et comme affirmation d'une continuité à partir de la nécessaire discontinuité. Mais la lecture - le travail désoeuvré de l'oeuvre - n'en est pas absente, encore qu'elle appartienne parfois au vertige de l'ivresse « … J'avais déjà absorbé beaucoup de vin. Je demandais à X de lire dans le livre que je traînais avec moi un passage et il l'a lu à haute voix (personne à ma connaissance ne lit avec plus de dure simplicité, avec plus de grandeur passionnée que lui). J'étais trop ivre et ne me rappelle plus exactement le passage. Lui-même avait bu autant que moi. Ce serait une erreur de penser qu'une telle lecture faite par des hommes pris de boisson n'est qu'un paradoxe provoquant… Je crois que nous sommes unis en ceci que nous sommes l'un et l'autre ouverts, sans défense - par tentation - à des forces de destruction, mais non comme des audacieux, comme des enfants que n'abandonne jamais une lâche naïveté. » Voilà ce qui n'aurait probablement pas pu recevoir la caution de Nietzsche : celui-ci ne s'abandonner - l'effondrement - qu'au moment de la folie, et cet abandon se prolonge en se trahissant par des mouvements de compensation mégalomaniaques. La scène qui nous est décrite par Bataille, dont nous connaissons les participants (mais il n'importe) et qui n'était pas destinée à la publication (pourtant s'y maintient la réserve d'un certain incognito : l'interlocuteur n'est pas désigné, mais il est montré tel que ses amis puissent le reconnaître, sans le nommer ; il est l'amitié, non moins que l'ami), est suivie (datée d'un autre jour) de cette affirmation : « Un dieu ne s'occupe pas. » Ce non-agir est l'un des traits du désoeuvrement, et l'amitié, avec la lecture de l'ivresse, est la forme même de la « communauté désoeuvrée » sur laquelle Jean-Luc Nancy nous a appelés à réfléchir sans qu'il nous soit permis de nous y arrêter.
J'y reviendrais cependant (un jour ou l'autre). Mais, auparavant, il faut rappeller que le lecteur n'est pas un simple lecteur, libre à l'égard de ce qu'il lit. Il est souhaité, aimé et peut-être intolérable. Il ne peut savoir ce qu'il sait, et il sait plus qu'il ne sait. Compagnon qui s'abandonne à l'abandon, qui est perdu lui-même et qui en même temps reste au bord du chemin pour mieux démêler ce qui se passe et qui ainsi lui échappe. C'est ce que disent peut-être ces textes fiévreux : « Mes semblables ! mes amis ! comme des maisons sans air aux vitres poussiéreuses : yeux fermés, paupières ouvertes ! » Et un peu plus loin : « Celui pour qui j'écris (que je tutoie), de compassion pour ce qu'il vient de lire il lui faudra pleurer, puis il rira, car il s'est reconnu. » Mais, après, ceci : « Si je pouvais connaître - apercevoir et découvrir - “celui pour qui j'écris”, j'imagine que je mourrais. Il me mépriserait digne de moi. Mais je ne mourrai pas de son mépris : la survivance a besoin de pesanteur1. » Ces mouvements ne sont qu'apparemment contradictoires. « Celui pour qui j'écris » est celui qu'on ne peut pas connaître, il est l'inconnu, et le rapport avec l'inconnu, fût-ce par l'écriture, m'expose à la mort ou à la finitude, cette mort qui n'a pas en elle de quoi apaiser la mort. Qu'en est-il alors de l'amitié ? Amitié : amitié pour l'inconnu sans amis. Ou encore, si l'amitié en appelle à la communauté par l'écriture, elle ne peut que s'excepter d'elle-même (amitié pour l'exigence d'écrire qui exclut toute amitié). Mais pourquoi le « mépris » ? « Digne de moi », celui-ci, en admettant qu'il fût une singularité vivante, devra descendre jusqu'à l'extrême bassesse, c'est-à-dire à l'expérience de la seule indignité qui le rendra digne de moi : ce serait en quelque sorte la souveraineté du mal ou la souveraineté découronnée qui ne peut plus être partagée et qui, s'exprimant par le mépris, atteindra la dépréciation qui laisse vivre ou survivre. « Hypocrite : Ecrire, être sincère et nu, nul ne le peut. Je ne veux pas le faire » (Le coupable). Et en même temps, dans les premières pages du même livre : « Ces notes me lient comme un fil d'Ariane à mes semblables et le reste me paraît vain. Je ne pourrais cependant les faire lire à aucun de mes amis. » Car, alors, lecture personnelle par des amis personnels. D'où l'anonymat du livre qui ne s'adresse à personne et qui, par les rapports avec l'inconnu, instaure ce que Georges Bataille (au moins une fois) appellera « la communauté négative : la communauté de ceux qui n'ont pas de communauté ».
LE COEUR OU LA LOI
On peut dire que, dans ces notes apparemment désorientées, se désigne - se dénonce - la limite d'une pensée sans limite qui a besoin du « je » pour se rompre souverainement et qui a besoin de l'exclusion de cette souveraineté pour s'ouvrir à une communication qui ne se partage pas parce qu'elle passe par la suppression même de la communauté. Il y a là un mouvement désespéré pour, souverain, démentir la souveraineté (toujours entachée par l'emphase dite et vécue par un seul en qui tous « s'incarnent ») et pour, de par l'impossible communauté (communauté avec l'impossible), atteindre la chance d'une communication majeure, « liée au suspens de ce qui n'est pas moins la base de la communication ». Or, « la base de la communication » n'est pas nécessairement la parole, voire le silence qui en est le fond et la ponctuation, mais l'exposition à la mort, non plus de moi-même, mais d'autrui dont même la présence vivante et la plus proche est déjà l'éternelle et l'insupportable absence, celle que ne diminue le travail d'aucun deuil. Et c'est dans la vie même que cette absence d'autrui doit être rencontrée ; c'est avec elle - sa présence insolite, toujours sous la menace préalable d'une disparition - que l'amitié se joue et à chaque instant se perd, rapport sans rapport ou sans rapport autre que l'incommensurable (pour lequel il n'y a pas lieu de se demander s'il faut être sincère ou non, véridique ou non, fidèle ou non, puisqu'il représente par avance l'absence de liens ou l'infini de l'abandon). Ainsi est, ainsi serait l'amitié qui découvre l'inconnu que nous sommes nous-mêmes, et la rencontre de notre propre solitude que précisément nous ne pouvons être seuls à éprouver (« incapable, à moi seul, d'aller au bout de l'extrême »).
« L'infini de l'abandon », « la communauté de ceux qui n'ont pas de communauté ». Nous touchons peut-être là la forme ultime de l'expérience communautaire, après laquelle il n'y aura plus rien à dire, parce qu'elle doit se connaître en s'ignorant elle-même. Non pas qu'il s'agisse de se retirer dans l'incognito et le secret. S'il est vrai que Georges Bataille a eu le sentiment (surtout avant la guerre) d'être abandonné de ses amis, si, plus tard, durant quelques mois (Le petit), la maladie l'oblige à se tenir à l'écart, si, d'une certaine manière, il vit d'autant plus la solitude qu'il est impuissant à la supporter, il n'en sait que mieux que la communauté n'est pas destinée à l'en guérir ou à l'en protéger, mais qu'elle est la manière dont elle l'y expose, non par hasard, mais comme le coeur de la fraternité : le coeur ou la loi.
1. Jean-Luc Nancy, « La communauté désoeuvrée », in Aléa, 4.
2. Cf. la revue Le scarabée international, 3.
3. Celui qu'ordonne le principe d'insuffisance est aussi oué à l'excèse. L'homme : être insuffisant avec, pour horizon, l'excessif. L'excès n'est pas le trop plein, le surabondant. L'excès du manque et par manque est l'exigence jamais satisfaite de l'insuffisance humaine.
4. Sur le mot « Viens », l'on ne saurait manquer d'avoir présent à l'esprit le livre inoubliable de Jacques Derrida, D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie (Galilée), et particulièrement cette phrase qui est en singulière consonnance avec celle qu'on vient de lire (extraite du Pas au-delà) : « En ce ton affirmatif, « Viens » ne marque en soi ni un désir, ni un ordre, ni une prière, ni une demande. » Autre réflexion qu'il faut au moins présenter ici : « L'apocalyptique ne serait-il pas une condition transcendantale de tout discours, de toute expérience même, de toute marque, de toute trace ? » Ce serait alors dans la communauté que s'entendrait avant toute entente et comme sa condition la voix apocalyptique , Peut-être.
5. Il y a le don par lequel on oblige celui qui le reçoit à rendre un surplus de pouvoir ou de prestige à celui qui donne - ainsi, on ne donne jamais. Le don qui est abandon voue l'être abandonné à perdre sans esprit de retour, sans calcul et sans sauvegarde jusqu'à son être qui donne : d'où l'exigence d'infini qui est dans le silence de l'abandon.
6. Le roman de Dostoïevsky, Les possédés ou Les démons, vient, on le sait, d'un fait divers politique, d'ailleurs hautement significatif. On le sait aussi, la réflexion de Freud sur l'origine de la société lui faire rechercher un crime (rêvé ou accompli - mais, pour Freud, nécessairement réel, réalisé) le passage de la horde à une communauté réglée ou ordonnée. Le meurtre du chef de la horde convertit celui-ci en père, la horde en groupe et les membres de la horde en fils et frères. « Le crime préside à la naissance du du groupe, de l'histoire, du mangage » (Eugène Enriquez, De la horde à l'Etat, Gallimard). On se tromperait du tout au tout (du moins, il me semble), si l'on ne voyait pas ce qui sépare la rêverie de Freud de l'exigence Acéphale : 1) Certes, la mort est présente dans Acéphale, mais le meurtre s'y dérobe, même sous la forme sacrificielle. D'abord, la victime est consentante, consentement qui ne suffit pas, puisque seul peut donner la mort celui qui, la donnant, mourrait en même temps, c'est-à-dire saurait se substituer à la victime volontaire. 2) La communauté ne peut se fonder sur le seul sacrifice sanglant de deux de ses membres, appelés à expier pour tous (sortes de boucs émissaires). Chacun devrait mourir pour tous, et c'est en la mort de tous que chacun déterminerait le destin de la communauté. 3) Mais, se donner pour projet l'exécution d'une mort sacrificielle, c'est manquer à la loi du groupe, dont la première exigence est de renoncer à faire oeuvre (fût-ce oeuvre de mort) et dont le projet essentiel exclut tout projet. 4) De là le passage à une toute autre sorte de sacrifice, lequel ne serait plus meurtre d'un seul ou meurtre de tous, mais don et abandon, infini de l'abandon. La décapitation, la privation de la tête n'atteint pas le chef ou le père, n'institue pas les autres comme frères, mais les met en jeu en les livrant au « déchaînement sans fin des passions ». Ce qui lie Acéphale au préssentiment d'un désastre qui transcenderait toute forme de transcendance.
7. Oeuvres complètes, Gallimard, tome V, p. 447.