Jean-Claude Moineau
On a trop généralement posé la question de la globalisation —si tant est que la globalisation soit un concept et ne relève pas de la simple doxa— en termes simplement d'homogénéisation. Ce alors que la globalisation produit tout autant des effets d'hétérogénéisation que d'homogénéisation. Mais la doxa, c'est la globalisation comme facteur d'unification, et à ça on a pu chercher à opposer la quête identitaire, ou plutôt les quêtes identitaires au pluriel, puisque, depuis le dix-huitième siècle germanique, a toujours été opposée la plurialité des cultures à l'unicité de la civilisation. Et donc on a pu constater que la globalisation s'accompagnait d'une renaissance, même si ce n'est pas vraiment une renaissance, d'un nouvel essor, des questions d'identité culturelle.
Jean-Claude Moineau
À ne pas confondre avec l’art sans art, l’art sans identité d’art en est comme le dual. Là où l’art sans art est art sans intention d’art, engendré, du moins dans son occurrence la plus canonique, par l’attention d’art que lui porte le « regardeur », l’art sans identité est un art qui procède bien d’une intention d’art mais qui ne requiert aucune attention en tant qu’art, qui « agit » d’autant mieux qu’il n’est pas identifié comme tel.
Alors que l’art sans art est paradigmatiquement un art sans artiste, l’art sans identité est un art sans public qui, tirant les conséquences de l’effondrement de l’espace public qui avait vu historiquement émerger le public au sens moderne du mot, vient modifier en profondeur une nouvelle fois la réception de l’art puisque, au lieu d’exiger une réception artistique, il sollicite une réception non artistique.
Jean-Claude Moineau
C’en est bien fini des illusions modernistes. L’art ne saurait plus être tenu pour autonome par rapport au droit ou à l’économie. Encore le danger pour l’art, quand celui-ci ne se réfugie pas dans des micro-utopies sans lendemain qui ne sont jamais que la version affaiblie, néo-avant-gardiste, des utopies avant-gardistes d’antan, est-il de perdre, avec sa négativité, tout potentiel critique, toute distance critique –ce que certains s’empressent de théoriser et ce qui, selon eux, serait le prix à payer de la conquête de l’interactivité–, de se laisser purement et simplement absorber dans le fonctionnement global de la société en place, de se borner à s’efforcer de s’adapter aux évolutions en cours de celle-ci, au lieu de chercher non plus tant à être simplement autonome ou hétéronome qu’à être à la fois autonome et hétéronome.
Jean-Claude Moineau
Le pire ennemi de l'art, ce n'est, contrairement à ce qu'à pu donner à croire la modernité, ni la vie ni le monde moderne ni la culture mass-médiatique moderne, autrement dit un hypothétique ennemi extérieur, c'est l'art lui-même, et ce pas seulement au sens où l'art aspirerait à sa propre fin. Il ne sert à rien de se protéger de l'extérieur : le ver est à l'intérieur du fruit, ne fait qu'un avec le fruit. C'est cela "l'art viral", l'art qui non seulement infecte tout ce qui l'entoure mais s'infecte lui-même, qui s'inocule à lui-même le poison, le poison de l'art, aussi bien l'intention ou la volonté - tant individuelle que collective - d'art que la soumission, volontaire ou involontaire, à un modèle artistique, à ce qui est tenu - légitimement, par le monde légitime de l'art légitime - pour art, à ce qui est jugé relever de l'art, à ce qui est nommé "art", mais sans que le véritable adversaire de l'art soit pour autant le nom "art" mais bien l'art en tant que tel.
Jean-Claude Moineau
« Comment se construire une identité méditerranéenne ».
Pourquoi La Méditerranée ?
Sans doute la Méditerranée a-t-elle constitué historiquement pendant longtemps un pôle important, ce que Fernand Braudel1 a appelé l’ « économie-monde méditerranéenne ». Notion d’ « économie monde » utilisée tant par Fernand Braudel que par Immanuel Wallerstein2, quelles que soient les petites différences qu’il peut y avoir entre les deux, mais qui ne s’identifie en aucune sorte pour autant à une économie mondiale, l’économe n’étant pas alors mondialisée, pas plus que l’art ou la culture. Une économe-monde ne met jamais en jeu qu’un fragment de l’univers, un morceau de la planète, économiquement autonome (un peu à la façon de ce que, sur le plan culturel, sera le fragment-hérisson du romantisme d’Iéna), capable pour l’essentiel de se suffire à lui-même, et auquel ses liaisons et échanges intérieurs confère une certaine unité « organique ».
Jean-Claude Moineau
Si « art total », de la fantasmagorie wagnérienne au fantasmatique et impudent « tout est art », rimait avec totalitarisme, l’art global le glob’art— est désormais celui de la démocratie post-totalitaire planétaire et de ce nouvel oxymore qu’est la révolution conservatrice.
L’art global n’est pas tant un art intégral qu’un art intégralement intégré, ayant abandonné —après l’échec de ce qu’il pouvait encore y avoir de velléité critique dans le post-modernisme— toute dimension critique, s’appliquant sans relâche à faire passer toute visée critique pour réactive.
Jean-Claude Moineau
Rien, sans doute, ne saurait désormais échapper à la globalisation, l’art pas plus que le reste. Il n’y a pas de reste. La globalisation est en effet globale. Le monde de l’art au sens d’Howard Becker est désormais effectivement mondial, même si l’art n’a bien entendu pas attendu l’époque actuelle pour s’internationaliser, si l’art a toujours eu vocation internationale. Ce qui pose, en art comme ailleurs, la question de la pertinence du concept de globalisation, si concept il y a : concept, pseudo-concept, ou « concept spontané » ? Comme toujours, en matière historique, continuité ou discontinuité ?